journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
MARS 2017
débats d'idée - champs libre
Histoire de Champ Libre par ses couvertures (3)
par Gérard

(chapitre 12)
Étrangement, quand Jean-Pierre Carasso est mort le 2 février 2016, ni son dernier éditeur ni les journalistes (singulièrement celle du "Monde") n'ont rappelé qu'avant d'être traducteur, il avait publié deux livres aux éditions Champ Libre, "La Rumeur irlandaise" et "Le Travail dans les prisons". Celui-ci, écrit en collaboration avec Christine Martineau, avocate de son état, parut début février 1972 dans la collection Symptôme. Citons les premières lignes de son avertissement :
" Dernière en date des manifestations de ce qu'il convient désormais d'appeler “le malaise des prisons", la mutinerie de la centrale Ney, à Toul, revêt à nos yeux une double signification. D'une part, en s'attaquant à leurs ateliers et en brisant leurs outils, les détenus ont montré qu'on peut à juste titre considérer le travail pénal comme le centre de la répression pénitentiaire et comme le lieu privilégié de sa contestation."
J'ajoute que, pour l'avoir relu quarante-quatre ans plus tard, ce petit livre (120 pages) n'a rien perdu de son pouvoir d'évocation. Hélas ! pour les détenus...


Fin février 1972, toujours à l'instigation de Floriana (Lebovici), nous faisons paraître "notre" deuxième Boulgakov, "Le Roman de monsieur de Molière", que traduit Michel Pétris et qu'illustre (couverture) Philippe Corentin , le jumeau d'Alain (Le Saux). Je me souviens, à son sujet, de la réaction indignée d'un ultra gauchiste, à tu et à toi avec l'oeuvre de Marx mais d'un affligeant mauvais goût quand il y allait du cinéma ou de la littérature :"Pourquoi donc, alors que la révolution approche, as-tu gaspillé papier et encre pour publier cette merdouille pleurnicharde ?" J'avais éclaté de rire, il l'avait mal pris, si mal pris qu'il nous trahirait au moment de la scission de novembre 1974. Sans doute parce que... la révolution approchait. Ouaf, ouaf.



(Chapitre 13)
J'avais beau être ultra radical dans mes convictions politiques (disant cela, je vais au plus rapide), je restais attaché à la défense de mes goûts, continuant avant, pendant et après 68, à aimer aussi bien Pollock que Klein, Guillaume Loubet que William Burroughs, Cassavetes que Skolimowski, etc.
Et justement voici qu'après avoir participé à la remise à plat de la politique des auteurs aux côtés de Fieschi, Comolli, Mardore, Ollier et Téchiné dans le n°172 (novembre 1965) des "Cahiers du cinéma", je m'apprêtais à publier en ce mois de mars 1972 un recueil d'entretiens parus dans les "Cahiers" en hommage, ô ironie, à ladite politique.
Ça n'alla pas sans grincements de dents du côté des imbéciles qui n'avaient jamais admis que Marx eût préféré Balzac à Eugène Sue et que Trotski, contre l'opinion de Breton, se fût déclaré l'ennemi de toute censure en art.
Deux ans plus tard d'ailleurs, Lebovici me reprocha cette publication "si dérisoire en regard du diagnostic qu'a porté Debord sur ces gens qui continuent de faire du cinéma leur profession". À quoi, j'avais répliqué : "Et que pense-t-il de ceux qui comme toi continue de faire du cinéma leur gagne-pain ?"


Quoi qu'il en soit, c'est, déjà, par refus de tout asservissement, qu'en janvier 1972 j'avais ouvert la porte de Champ Libre à Raoul Vaneigem, devenu depuis peu la bête noire de Debord. Et je l'avais fait sans en prévenir quiconque. D'un naturel aimable, bien que s'efforçant de le masquer, Vaneigem était venu me proposer une réédition d'un certain nombre de textes d'Ernest Cœurderoy, un révolutionnaire du siècle passé. Réédition qu'il accompagnerait, ça allait de soi, d'une trentaine de pages de préface dont je pouvais penser, au vu de son sourire à ce moment-là de notre conversation, qu'elle déplairait à son ancien camarade. Au vrai, elle visait surtout les partisans de la guérilla urbaine, qu'ils agissent en Italie ou en Allemagne.
À cette occasion, et puisque nous avions déjà publié une anthologie de Joseph Déjacque ("À bas les chefs !"), il nous parut nécessaire de créer une collection, Classiques de la subversion, dans laquelle se retrouveraient les femmes et les hommes que l'histoire universitaire avait relégués au fin fond des bibliothèques. Alain (Le Saux) se prit au jeu et inventa pour ces Classiques une maquette des plus expressives (reste que l'exemplaire ici reproduit présente un défaut amusant : l'étiquette a été collée de travers – sabotage debordien ? allez savoir).



(Chapitre 14)
Le numéro 4 de la collection Classiques de la subversion sortit en librairie début avril 1972. Si Georges Darien était connu, surtout à cause du « Voleur », personne ne savait qui était Yann Cloarec. Aussi, compte tenu de la violence de sa préface, il suscita de nombreuses interrogations aussi bien dans les rangs (de plus en plus clairsemés) de l’ultra gauche que parmi ceux de nos ennemis (singulièrement les inspecteurs et les informateurs des Renseignements généraux). Mais ce n’est pas pour cette dernière raison que j’avais choisi de signer d’un pseudonyme cette anthologie des articles qu’avait publiés Darien entre le 15 août 1903 et le 1er novembre 1904 dans « L’Ennemi du Peuple ». Non, je ne l’avais fait que pour m’éviter les inconvénients d’une "célébrité » que je méprisais. Raison encore pour laquelle j’avais sur le champ accepté la proposition de Gérard Lebovici : « Tu devrais intituler ta préface “Crève la démocratie”." Déplaire, tel était mon grand plaisir…


Trois mois auparavant, une certaine Marie Minois, qui se disait la réincarnation de Cosette (il fallait oser), m’appela de la part de Louis Nucera, alors attaché de presse chez Fontana. Elle composait (et chantait) des chansons tristes qu’aucun producteur ne voulait enregistrer. Du coup, elle s’était mise dans la tête d’écrire son autobiographie, très influencée me dit-elle par « L’Éducastreur » de Jules Celma. Floriana, Gérard et Raphaël Sorin (qui venait de nous rejoindre) jugèrent que sa prose sonnait juste et que nous ne pouvions que publier ses « Mal barrés ». Le livre parut fin avril 1972.
Quatre ans plus tard, l’éminent Debord, persuadé, mais un peu tard, qu’il s’agissait là d’un « faux grossier », écrivit à son bienfaiteur Lebovici une lettre hilarante dont j’extrais les lignes suivantes : « C’est très grave. Il y avait là de quoi discréditer définitivement Champ Libre […] dès ses débuts. […] Il faut donc que ce personnage [l’inventeur de Minois] soit quelqu’un qui fréquentait déjà Champ Libre en ce temps-là. […] (ce pourrait fort bien être, par exemple, ce Carasso dont nous parlions l’autre jour). » Reste que, d’après cet émule de Béria, « Guégan et sa bande [étaient] innocents dans cette affaire. » Ouf ! On reparlera un jour futur de Marie Minois. Promis.



 
(Chapitre 15)
En mai 1972, soucieux de démontrer que Champ Libre méritait d’être ainsi appelé, je fis paraître deux livres que tout (ou presque) éloignait. Le premier, « La “bande à baader” ou la violence révolutionnaire », n’avait d’autre propos que celui figurant en quatrième de couverture. Citation : « Depuis 1968, la “bande à Baader”, qui se nomme elle-même Fraction Armée Rouge, est cause en Allemagne fédérale d’un émoi grandissant qui n’est pas sans rappeler celui que provoqua en son temps la “bande à Bonnot”. C’est que les uns et les autres pillent des banques et n’hésitent pas à faire usage de leurs armes. Mais, alors que Jules Bonnot était un ouvrier anarchiste, Andreas Baader est un intellectuel qui se réclame de Marx, de Lénine et de Mao. Et la majeure partie de ses camarades, parmi lesquels beaucoup de femmes, sont d’anciens étudiants profondément marqués par mai 1968 en France. » Par ailleurs, en préambule à deux textes inédits de la Fraction Armée Rouge, Émile Marenssin définissait l’itinéraire conduisant de la préhistoire à l’histoire, itinéraire que chacun serait dans l’obligation de suivre.


À l’opposé, et pour l’essentiel, la circulaire publique de l’internationale situationniste, intitulée « La véritable scission dans l’internationale », ambitionnait de tirer le bilan de son action passée, fustigeant au passage Vaneigem et les « contemplatifs » pro-situs. La thèse 60, l’avant-dernière, que soumettaient Debord et Sanguinetti au dernier carré de révolutionnaires ne manquait pas de bon sens quand on la relit aujourd’hui : « Que l’on cesse de nous admirer comme si nous pouvions être supérieurs à notre temps ; et que l’époque se terrifie elle-même en s’admirant pour ce qu’elle est."



(Chapitre 16)
1. Le mérite d'avoir publié "L'Escargot sur la pente" des frères Strougatski revient à son traducteur, Michel Pétris. Je ne sais pas, ou je ne me souviens plus, par quel canal il avait pu avant tout le monde lire ce roman. Toujours est-il que nous lui avions fait confiance, sans doute aussi parce que ce roman avait été édité dans une revue sibérienne dont, immédiatement après, le directeur avait été licencié. Ce qu'il y a encore de certain, c'est que le texte plut à Topor qui se chargea de la couverture. "L'Escargot" parut à la mi-mai 1972.
Nous étions toujours logés 6, rue des Beaux-Arts.


2. Les auteurs de "Pop Music Rock", de jeunes Argenteuillais que j'avais recrutés en 1967 pour la JC, me suivirent l'année d'après lorsque je me liai avec l'ultra-gauche. Leur quatrième de couverture, qu'ils rédigèrent d'un trait de plume, était des plus explicites : "Le temps où un musicien inscrira sur sa guitare, pour imiter Woody Guthrie, "cette machine est faite pour tuer les démocrates", n'est peut-être pas éloigné. Ce jour-là, la pop music/rock, c'est-à-dire les particules contagieuses et contaminées qui circulent actuellement dans les circuits de valorisation artistique, aura vécu."



A suivre ...

Né en 1940 à Marseille, Gérard Guégan est écrivain, journaliste et critique de cinéma. Il a collaboré à divers journaux et revues, notamment Contre-champ, L’Humanité, Les Lettres françaises ou encore les Cahiers du cinéma. Il a également été éditeur, dans différentes maisons, en particulier les Éditions Champ libre, Le Sagittaire et pour la collection « Babel-Révolutions » chez Actes Sud. Il est aussi scénariste et a réalisé plusieurs longs métrages documentaires.
Depuis la parution de son premier livre, La Rage au cœur (Champ libre, 1974), Gérard Guégan a écrit plus d’une trentaine d’ouvrages – pour la plupart, des romans et des essais. Il a reçu en 2011 le prix Renaudot de l’essai pour Fontenoy ne reviendra plus (Stock, 2011).


« Si malgré nos divergences, nos contradictions, nous ne nous unissons pas, nous qui entrons dans le troisième millénaire, nous sommes foutus. »

« Je n’ai rien à ajouter sinon qu’il faut guetter le bleu du ciel sans cesser de retourner le couteau dans la plaie. »

Debord est mort, le Che aussi. Et alors ? - Gérard Guégan - avril 2001- Librio


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