journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
DÉCEMBRE 2016
pas de transition écologique
sans sortie du capitalisme
Nucléaire : Mesurons-nous sa démesure ?
par Stéphane

Les opinions sur l’énergie produite par les centrales nucléaires, au-delà d’être clivantes entre les communistes, sont souvent interrogées à l’aune d’arguments scientifiques et techniques, certes extrêmement importants pour prendre position mais sacrément réducteurs face à un problème qui dépasse largement la question de nos modes de consommation ou la limite de l’extraction de l’uranium (pour les centrales nucléaires) ou du gallium (pour les panneaux photovoltaïques).
Le « Grain de Sel » vous oriente vers les réflexions du scénario NégaWatt (prochaine mouture début janvier) ou le livre, très argumenté, du camarade Amar Bellal (« Environnement & énergie ») pour vous faire un avis plus solide.
Le « Grain de Sel » souhaitait faire le pas de côté sur ce sujet et ouvrir différemment le débat. Quant à ma position, mes camarades lyonnais la connaissent : le nucléaire civil pour notre production énergétique n’est pas notre avenir, mais de multiples leviers devront être actionnés dans une vision radicalement différente de notre société. Au risque sinon de la pensée magique et du « yakafokon ». Au risque, surtout, que ce soient les classes populaires qui pâtissent de choix sans doute écologiquement justes, mais socialement dramatiques. Nous y reviendrons pendant les campagnes politiques de 2017 et à l’occasion de la sortie du nouveau scénario NégaWatt.


Je pourrais résumer mon interrogation par le principe de responsabilité d’Hans Jonas : « Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre ». La radioactivité sur une large partie de l’océan pacifique et les milliers de km² définitivement impropres à la vie humaine autour de Fukushima posent clairement notre responsabilité.
Cet article est donc une suite de questions auxquelles je n’ai pas de réponse. Car entre les réalités factuelles de la fée électronucléaire (je n’ose imaginer le niveau de pollution de Lyon avec des centrales à charbon) qui relève de mon logos, et mon imaginaire effrayé par sa force destructrice, qui révèle mon mythos, je ne peux être que dans le doute, une crise et donc un choix.
Le pire des maux serait de juger définitivement celui qui ne se satisfait pas des preuves scientifiques qui font pencher la balance vers la seule raison. Trop simple devant la complexité de notre humanité. Trop facile devant l’énormité inhumaine du corium.

En 1979, Michel Boîteux, le patron d’EDF de l’époque, rétorquait lorsqu’on l’interrogeait sur les déchets nucléaires : « Il faut bien laisser quelques problèmes à nos enfants ». Aujourd’hui, aucun ingénieur n’est capable d’affirmer comment vont évoluer les déchets radioactifs que l’on va mettre sous un tapis géologique, loin de nos yeux et donc de nos craintes. Le credo « la science trouvera bien une solution aux problèmes posés par les effets négatifs de la solution précédente » n’est ni rationnel ni raisonnable. Il est d’ailleurs toujours très surprenant d’entendre les aveugles du progrès technique infini ânonner « je crois en la science » (et en sa toute puissance, Amen).

Mais alors, que sont donc ces questions qui traversent mon esprit et qui ne trouvent évidemment aucune satisfaction lorsque l’on me répond indépendance énergétique ou faible émission de CO² ?

- Lorsque nous justifions la poursuite et le renforcement de notre programme nucléaire civil au nom du bien être de l’ensemble de la population, ne sommes-nous pas en train mécaniquement de participer au verrouillage d’une technologie dominante freinant toute possibilité d’émergence d’alternatives ?

- A force de vouloir soutenir la dépense de sommes incommensurables pour allonger la vie de notre parc nucléaire tout en sachant qu’il n’est pas éternel, ne sommes-nous pas en train d’illustrer la pensée de Dupuy « nous ne croyons pas ce que nous savons » ?

- Pour profiter de notre festin énergétique, sommes-nous réellement conscients de la terrible épée de Damoclès instable et radioactive au-dessus de notre tête ? Sommes-nous réellement conscients que le crin de cheval moderne qui la retient se fragilise au rythme de la fuite en avant du capitalisme ?

- Marx dirait-il encore aujourd’hui qu’il faut transformer le monde ? Ne dirait-il pas plutôt qu’il faut le préserver ? Si Marx revenait parmi nous, comment interrogerait-il son principe du métabolisme au regard de notre aveuglement nucléaire ?

- Est-ce donc si rationnel de justifier la poursuite de notre soutien à l’énergie électronucléaire sans interroger le caractère ontologique de notre humanité ?

- Est-ce donc si rationnel d’ânonner sa faible émission de CO² ou le charbon allemand pour justifier de continuer à vivre avec cet hubris des temps modernes dont nous ne maîtrisons pas les irréversibles et mortelles défaillances ?

- Est-ce donc si absurde, même pour un communiste, d’être convaincu que notre folle tentation de s’élever au-dessus de notre condition trouve dans le cœur de nos centrales nucléaires la plus prométhéenne des illustrations ?


Pour Fukushima, certains ingénieurs parlent de « catastrophe illimitée » et dans cette expression, c’est bien le terme d’illimité que nous devons interroger. En effet, le risque zéro est une chimère et la catastrophe potentielle sera toujours, hélas, le compagnon de notre vie d’humain. Par contre, notre aliénation au technocapitalisme rabaisse et fragilise notre humanité et la technologie électronucléaire nous met face à des conséquences potentielles qui dépassent les dimensions humaines.
Günther Anders a avancé le terme de « supraliminarité » non pas uniquement pour définir ce qui est supérieur à un seuil connu, mais surtout pour caractériser les événements qui sont trop grands pour être conçus en conscience par l’Homme. Et si Anders a utilisé ce terme pour le bombardement atomique d’Hiroshima, il garde tout son sens devant Fukushima : L’événement est là aussi trop grand pour que l’Homme se rende compte des conséquences produites, trop grand pour que sa mémoire puisse le rattacher à un événement passé.

« Il ne peut y avoir révolution que là où il y a conscience » disait Jaurès. Permettez-moi de douter de la nôtre devant ce péril qui dépasse notre entendement et notre condition humaine. Permettez-moi de douter de notre maîtrise de cette technologie. Et au-delà ce cette maîtrise, il y a aussi notre capacité à comprendre la dimension mondiale du risque nucléaire. Personne en France ne connaît Metsmor. Cette centrale nucléaire en Arménie, vétuste et proche d'une zone sismique, peut aussi devenir un cauchemar français. En avons-nous simplement conscience ?

La tempérance et la modération sont des valeurs cardinales à travers lesquelles nous devrions interroger non pas uniquement la question du nucléaire mais, surtout, la crise systémique que nous traversons.
En effet, nous souffrons de l’uniformisation technocapitaliste qui impose des besoins au nom d’un intérêt général créé de toutes pièces pour nourrir la MégaMachine et ceux qui en profitent, sur le dos du peuple.
Cette uniformisation devient aussi celle de la pensée. Et tous ceux qui se déclarent hétérodoxes sont broyés par un système, totalitaire donc, qui n’accepte pas une remise en cause de sa propre existence.
Oui, nous devons être en capacité d’interroger le caractère rationnel de l’irrationalité de la filière de l’industrie nucléaire civile car elle est la plus monstrueuse illustration de ce verrouillage technocapitaliste.

Voilà. Pas de chiffres ni de statistiques. Pas de tableaux comparatifs ni théorème de Carnot ni réflexions sur la thermodynamie ou l’entropie. Juste une interrogation sur le sens de l’existence humaine et pour qu’une technologie dont nous ne maîtrisons pas les errements ne la fasse pas disparaître.



4 commentaires

De Stéphane - Envoyé le 18/04/2017 21:02:59
En réponse à Olivier.
Merci pour votre compliment et que votre désaccord permette d’alimenter le débat.
Tout d’abord, loin de nous au « Grain de Sel » de vouloir nous exonérer de la science, de remettre en cause ses méthodes ou ses résultats.
Les négationnistes du climat qui entourent Trump (entre autres), par exemple, sont à combattre et nous invitons d’ailleurs nos lecteurs à rejoindre la « marche pour la science » qui se tiendra dans de nombreuses villes du monde pour rappeler le danger des obscurantismes.
L’article d’ailleurs commençait par orienter le lecteur vers différentes lectures scientifiques, car ce n’était pas l’objet de ce texte.

Je pense toutefois que nous devons être en capacité de critiquer la notion de « progrès » lorsqu’elle est au seul service de l’économie de l’accumulation ou lorsqu’elle se détache de toutes les contraintes biodynamiques ou physiques de notre monde fini pour asséner au monde un impossible « progrès infini ». La filière nucléaire symbolise, à mes yeux, cet aveuglement technoscientiste avec l’idée rassurante qu’une nouvelle technologie viendra tout ou tard régler les défaillances de la technologie actuelle.
Et pour le coup, nous sortons de la science pour entrer dans une sorte de credo où les citoyens devenus ouailles par la force de persuasion, ou les dramatiques cachotteries d’EDF/AREVA, attendraient la Bonne Nouvelle d’une nouvelle génération de centrales nucléaires oubliant par la même tous les risques, encore bien présents, des centrales actuelles.
Et devant cette foi en un progrès qui résout tout, les ingénieurs et cadres qui se sont succédés aux manettes d’EDF depuis 50 ans n’ont jamais vraiment sérieusement anticipé voire même interrogé les modalités du renouvellement des centrales actuelles.
En effet, admettons que nous puissions sans risque, et nous pouvons faire confiance à nos ingénieurs et ouvriers, prolonger l’espérance de vie de nos centrales de 10 ans, 15 ans, 20 ans. Ok. Mais après ? Une fois de plus on en revient à ce progrès infini et cette foi en la technique face à un outil industriel dont des défaillances pourraient mettre sur les routes de l’exil des millions d’habitants et face à une crise sanitaire qui dépasserait l’entendement de notre humanité.

L’autre point porte sur notre capacité à dépasser nos champs du possible pour imaginer d’autres futurs. Ce n’est pas en améliorant la bougie qu’a été inventée l’électricité et il faut relire Orwell dans « le quai de Wigan » et ses descriptions apocalyptiques de la vie dans les mines anglaises, rappelant au détour d’une phrase que nul à l’époque n’imaginait pouvoir vivre sans le charbon.

Il est sans doute temps d’imaginer une vie sans le nucléaire et donc le saut scientifique majeur dont vous parlez peut/doit ( ?) donc se faire en se libérant de cette trop lourde épée de Damoclès.

Enfin,l’EnergieWende, ce n’est pas le retour au charbon comme certains tentent de nous le faire croire. La Commission d’experts (de ingénieurs de renommée mondiale) de la procédure de monitoring de la transition énergétique et AG Energiebilanzen, ont produit en décembre 2016 un rapport traduit depuis en français comment l’Allemagne fait sa transition énergétique. C’est loin des représentations assénées de l’autre côté du Rhin et je vous en conseille la lecture (Transition énergétique : comment fait l’Allemagne ? Traduit par V. Boulanger).
De TCHAPAIEV - Envoyé le 17/04/2017 18:13:54
Non pas d'accord avec cet article l'un des mieux écrits que j'ai pu lire sur le sujet ; la réflexion philosophique est fondamentale mais ne saurait s'exonérer d'une contribution de la science ; contribution elle -même tributaire d'un dépassement indispensable du capitalisme et cette même formule validée par les auteurs marxistes les plus rigoureux est encore une question car elle ne ne traduit d'aucune façon "AUFHEBUNG " c'est à dire l'idée d'élévation au dessus d'où des contresens épouvantables ; si j'osais j'écrirais que " un peu de science éloigne de la citoyenneté et beaucoup y raméne ; un peu de science conduit au scientisme beaucoup à une confiance raisonnée ; la bombe de Trump devrait déjà indiquer une balise dans cette discussion ; le péril majeur est la guerre thermonucléaire hier considérée absurde et si propche aujourd'hui ; ce qui fait qu'en évitant les questions politiques on tombe inévitablement dans une réflexion où le scepticisme joue le rôle de viatique ; j'ai commis au sujet de la question ici un petit billet qui ne dit pas tout très loin de là et ici même il n'en est pas question mais je renvoie néanmoins les lectrices et lecteurs à sa consultation : https://blogs.mediapart.fr/tchapaiev/blog/290117/sur-quelques-questions-relatives-la-campagne-jlm ; ce fut écrit fin Janvier 2017 ; je n'en retire rien ; la question n'est pas "sortir du nucléaire" ; la question est celle d'une autre nucléaire ; personne ne peut savoir si le projet fou du "soleil dans une bouteille" verra ou non le jour d'ici 25, 50 ans ou plus mais ça vaut la peine d'y songer ; ITER n'est pas le jouet de doux dingues qu'il faudrait s'empresser d'enfermer ; pour conclure temporairement ce qui pour moi est certain c'est qu'il n'y aura aucune issue à ce débat tant qu'il n'y aura pas de saut scientifique majeur comme il y en a eu au cours des siècles précédents ; et ce saut n'est pas imaginable sans un saut plus global hors du systéme capitaliste ; sortir du nucléaire aujourd'hui n'y contribuera pas ; on peut même être assurés de voir ce même systéme imposer sans crier gare ce qui est le fil conducteur de sa politique présente sans la résumer ni l'y réduire , savoir l'austérité heureuse " celle justement du scénario négawatt OLIVIER GEBUHRER
De Jacques - Envoyé le 31/12/2016 11:02:17
Elements de réflexion : pré-humains, Australopithecus, la lignée des Homos, 7 millions d'années se sont écoulés. Tous disparus. Apparus il y a 200 000 ans, et c'est peu,Homos sapiens, que nous sommes, dernier survivant, dernier représentant de l'espèce humaine...fragilité extrème, il ne s'agit pas de sauver la terre, là il est question de nous sauver, toi, lui.Enfermé dans une socièté de scientifisme, de technologisme, de matérialisme, de l'offrisme( l'offre), de consumérisme(pas pour tous, loin de là), du capitalisme. Le communisme pourra-t-il nous protèger de ces ténèbres ? Pouvons nous sortir de cet esprit caverneux; Entrée dansl' époque des lumières, de l'intélligence, de la poésie, du rêve, de l'utopie, de notre humanisme, de la sagesse...de l'amour pour autrui et générations futures : question de culture, d'élévation de notre conscience unique et précieuse dans le monde animal. Devant nous le pire ou le meilleur : à nous de choisir, ni dieu, ni maître, les yeux grands ouverts
De Bruno Boussagol - Envoyé le 27/12/2016 16:20:11
Saines réflexions. On ne peut qu'approuver. Pour moi la conséquence est claire depuis des décennies: comment sortir du nucléaire... puisque nous y sommes rentrés.Je rajouterai que cette question est universelle les radiations n'ayant pas de frontières.
En France il y a eu un ralliement de tous les partis politiques dans les années 70 empêchant tout débat démocratique. Aujourd'hui il s'agit d'un enjeu anti capitaliste donc reviennent dans la réflexions les citoyens gauche et les révolutionnaires. Il n'est que temps de nous rassembler.


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