journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
NOVEMBRE 2016
débats d'idée - champs libre
Histoire de Champ Libre par ses couvertures (2)
par Gérard

(chapitre 8)
En ce temps-là, printemps 1971, l'autre tendance du maoïsme, Vive la Révolution (VLR), dite mao-spontex, publiait TOUT, un journal (quinzomadaire) autrement amusant que la sinistre "Cause du peuple". Iconoclastes à souhait, la plupart de ses rédacteurs, parmi lesquels un ouvrier de chez Renault répondant au nom de Michel Chemin, osaient s'attaquer à tous les sujets.




Ils avaient défendu Jules Celma l'éducastreur, et voilà qu'ils consacraient une grande partie de leur numéro (d'avril, me semble-t-il) à une organisation inconnue qui voulait en finir avec cette "normalité", si présente dans le vocabulaire des groupuscules gauchistes (pour lesquels le flic était un pédé et le patron, un enculé...). TOUT fut saisi "pour outrage aux bonnes moeurs". Dès lors il me parut évident que Champ Libre devait publier dans sa collection "Symptôme" l'ensemble des textes du FHAR (le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire). Et c'est, je crois, par le canal d'Alain Fleig, l'un de ses militants fasciné, au demeurant, par l'Internationale situationniste, que, courant mai, s'invitèrent, 6, rue des Beaux-Arts, la première adresse de Champ Libre, une dizaine de jeunes gens décidés à en découdre avec le racisme anti-homosexuel. Je me souviens du petit-fils de Voline, l'historien anarchiste mort en exil ("La Révolution inconnue"), et surtout de Guy Hocquenghem, aussi brillant que séduisant. Après avoir quitté le PCF, il avait été trotskiste (LCR), puis il avait choisi d'être en dehors de toute organisation purement politique. La plupart de ses camarades, ce jour-là, étaient issus, soit de la mouvance libertaire, soit du maoïsme. Bref, imprimé le 26 septembre 1971, "Rapport contre la normalité" parut courant octobre. L'État n'engagea aucune poursuite contre nous. C'était déjà une première victoire. Jean-Pierre Voyer, puis Guy Debord, se déclarèrent en faveur de ce livre. Mais Hocquenghem ne s'y laissa pas prendre
 




(chapitre 9)
Plantons le décor. Le 26 février 1971, Jean-Pierre Voyer, un ami de Jacques Baynac, alors l'un de nos proches, tapa à la porte de Champ Libre, rue des Beaux-Arts. Après s'être déclaré "l'homme d'affaires" de Guy Debord (sur le moment, je ne pu masquer un sourire qui me coûterait cher plus tard), Voyer m'exposa en quelques mots le but de sa visite : Debord souhaitait tirer un film de "La Société du spectacle", et il avait choisi pour le produire Gérard Lebovici, tout à la fois, rappelons-le, le financier de Champ Libre et l'impresario le plus important sur la place de Paris. Sauf que Gérard s'y refusa dès que je le mis au courant. La semaine suivante, il me demanda de lui organiser une réunion avec Jean-François Bizot, le riche fondateur d' "Actuel".
Hélas, Bizot, lui aussi, ne nous dissimula pas son peu d'enthousiasme à l'idée de "claquer son fric" sur un film qui "ne serait pas rigolo, rigolo". Gérard s'adressa alors à Jean-Pierre Rassam qui ne supporta pas longtemps les manières situationnistes. Bref, un mois passa, le printemps arriva, et tout à coup Debord nous relança.
Le jour de notre rencontre dans un café de la rue de Seine, il ne fut question que d'édition, pas de cinéma. Mécontent en effet de Buchet/Chastel, auquel le liait un contrat léonin, Debord nous offrit de reprendre sous nos couleurs sa "Société du spectacle", et ce sans en prévenir Buchet, de sorte que nous allions enfreindre les lois les plus élémentaires de la propriété littéraire. Mais la perspective de nous conduire en pirates nous séduisit...
Notre édition de "La Société" sortit des presses de Firmin-Didot le 29 septembre 1971. Elle fut évidemment saisie, mais Georges Kiejman, ami de jeunesse de Lebovici, gagna le procès que nous avait intenté Buchet/Chastel. Ce qui lui vaudrait d'être en 1977 rejeté et insulté par Lebovici à l'instigation du facétieux Debord.
Un dernier mot toutefois sur la couverture. Persuadé d'avoir affaire à un homme de son temps, Alain Le Saux proposa à Debord une couverture des plus audacieuses. Mal lui en prit, Debord ne chérissait que le style du Faubourg Saint-Antoine, l'imitation de l'ancien.

À la mi-octobre 1971, nous mîmes en vente "Les Habits neufs du président Mao" de Simon Leys. Le livre, une dénonciation sans appel du maoïsme et de la prétendue révolution culturelle, nous avait été apporté par René Viénet qui passait pour l'un des plus fidèles debordistes. À ceci près (secret mal gardé puisque j'étais au courant) qu'il avait, un an auparavant, démissionné de l'Internationale situationniste.
"Le Monde" vit dans "Les Habits neufs" une opération de la CIA. Pas moins. Dans un hebdomadaire, une femme de lettres, je tairai son nom, dénonça au contraire une manœuvre du KGB. Youpi ! Une remarque encore : c'est Viénet qui procura à Le Saux la photographie de Mao Zedong, grâce à quoi le livre s'acquit une grande visibilité à la vitrine des libraires.


 
(Chapitre 10)
En 2006, dans "Cité Champagne, esc. I, appt. 289, 95-Argenteuil", premier volume de mon histoire de Champ Libre, j'ai dit pourquoi nous avions décidé de publier "Reich mode d'emploi", le texte de Jean-Pierre Voyer, hier encore l'homme d'affaires de Guy Debord. Citation : "En dehors de toute autre considération, le texte/affiche, que nous avait, courant août, soumis Voyer, était sans conteste un bel objet, pas facile à fabriquer mais par là-même des plus excitants."
Le livre (sorte de cahier à rabat unique) devait contenir (et contint) un dépliant de dix pages doublé d'une affiche (79x53,5) qu'agrémentaient les portraits de Hegel, de Stendhal, de Lautréamont et de Reich. Notre imprimeur habituel se déroba. Trop de travail pour trop peu de bénéfice. Comme nous allions, à peu près au même moment, éditer un inédit de Reich, nous essayâmes d'en confier la fabrication à un autre imprimeur à la condition qu'il se charge aussi du Voyer. Nouveau refus. Le temps pressant, je fis miroiter à un troisième imprimeur une commande importante ("on en tirera 10 000, et il y aura plein de rééditions", lui dis-je), celle de la "Correspondance" de Groucho Marx, s'il acceptait Voyer. C'est donc grâce à un Marx que Voyer devint un auteur Champ Libre en novembre 1971.
Pour autant, nous n'en avions pas fini avec les emmerdes.
En effet, à réception de l'épreuve de couverture du "Meurtre du Christ", son éditeur américain nous fit, mais en ne se pressant pas, savoir son désaccord. Hélas pour lui, il était trop tard, le livre était maintenant fabriqué. Je le fis savoir à Noonday Press qui riposta, promptement cette fois, en nous dépêchant un huissier, lequel nous remit un commandement de justice nous mettant dans l'obligation d'arracher la couverture. En fait, Noonday n'en avait pas après l'illustration de Jean Lagarrigue, mais après notre prière d'insérer, trop politique à son goût. La négociation fut longue, très longue (près de dix heures de téléphonage), mais nous n'arrachâmes pas la couverture... promettant simplement au censeur que nous insérerions dans chaque exemplaire un "Avis aux lecteurs". Sauf que, évidemment... zobi, la mouche ! Quelle époque !





(Chapitre 11)
En ce temps-là, alors qu'Althusser et sa cour de petits marquis se posaient en héritiers directs du Vieux et se proclamaient les seuls dépositaires du marxisme (ignorant peut-être que Marx détestait ce terme et avait même juré à Bebel qu'en aucun cas il n'était marxiste), et alors que 10/18 vendait plus de "Gründriss" que les officielles Éditions sociales, nous nous déclarions à Champ Libre "marxiens tendance Groucho". Et, de fait, cette "Correspondance de Groucho Marx", qui fut mis en vente fin novembre 1971, nous rallia tous les blagueurs dissidents, si nombreux en mai. Si bien qu'un soir de décembre 71, au Balto rue Mazarine, je parvins à rassembler autour d'un tonnelet de bière (25 litres) le plus étrange des aréopages, puisqu'il se composait de deux ex trotskistes (OCI et Ligue), de trois maos en rupture de ban et de sept anarchistes plus ou moins pro-situs (garçons et filles à égalité). Aréopage qui en se fendant la pipe décerna l'Ubu d'or au seul Marx nous ayant fait mourir... de rire.

"L'Internationale situationniste", que nous proposèrent ensuite Jean-Jacques Raspaud et Jean-Pierre Voyer, agissant au nom de l'Institut de Préhistoire contemporaine (au reste, ils en étaient les seuls membres), n'avait rien d'un ouvrage subversif. Le moindre pet de Debord étant assimilé à une parole d'évangile, il ne fallait pas s'attendre à de fracassantes révélations. Aussi n'avions-nous guère envie de le publier. Nous nous y résolûmes qu'à cause de son "Index des noms insultés", si parfaitement bête et méchant qu'il nous avait de ci de là arraché un petit rire. On aurait mieux fait de se coudre les lèvres. Cela étant, ce livre me permit de mesurer l'intransigeance de Debord et de Voyer. Fâché d'y voir insultée une actrice de ses amis, Lebovici obtint de nos situs que son nom soit retiré (maspérisé, comme disait Debord). Le livre parut en janvier 1972. Presque personne ne l'acheta. Inch Allah !

A suivre ...

Né en 1940 à Marseille, Gérard Guégan est écrivain, journaliste et critique de cinéma. Il a collaboré à divers journaux et revues, notamment Contre-champ, L’Humanité, Les Lettres françaises ou encore les Cahiers du cinéma. Il a également été éditeur, dans différentes maisons, en particulier les Éditions Champ libre, Le Sagittaire et pour la collection « Babel-Révolutions » chez Actes Sud. Il est aussi scénariste et a réalisé plusieurs longs métrages documentaires.
Depuis la parution de son premier livre, La Rage au cœur (Champ libre, 1974), Gérard Guégan a écrit plus d’une trentaine d’ouvrages – pour la plupart, des romans et des essais. Il a reçu en 2011 le prix Renaudot de l’essai pour Fontenoy ne reviendra plus (Stock, 2011).


« Si malgré nos divergences, nos contradictions, nous ne nous unissons pas, nous qui entrons dans le troisième millénaire, nous sommes foutus. »

« Je n’ai rien à ajouter sinon qu’il faut guetter le bleu du ciel sans cesser de retourner le couteau dans la plaie. »

Debord est mort, le Che aussi. Et alors ? - Gérard Guégan - avril 2001- Librio


1 commentaire

De Michel - Envoyé le 19/04/2017 14:03:56
Utile rétrospective, de la nostalgie juste comme il faut, bref une série d'articles bien utile. Il faudrait des rééditions. Le livre de Simon Leys est disponible, je crois, mais à part ça..


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