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AOÛT 2016
débats d'idée - champs libre
Histoire de Champ Libre par ses couvertures (1)
par Gérard

Le 29 octobre 1970, le premier titre des Éditions Champ Libre est imprimé. C'est Jorge Semprun, ami de Gérard Lebovici, qui en est à l'origine (et ce sera sa seule contribution à notre maison d'édition). Je n'y ai consenti qu'à la condition que sa couverture tranche par sa hardiesse (ce que d'aucuns appelleront : son mauvais goût). Parce que nous aimons Reiser, Alain Le Saux et moi-même lui proposons d'illustrer la prose de Khrouchtchev, ce qu'il accepte, fou de joie à l'idée de "récrire une page d'histoire".







Et voici le deuxième titre de Champ Libre, imprimé le 5 novembre 1970. Son auteur Stéphane Vincentanne n'est autre que moi-même, Stéphane, Vincent et Anne étant mes enfants. Je n'ai choisi ce pseudonyme que pour égarer (j'en ris encore) les mouchards des RG, alors nombreux au sein de l'extrême gauche et de l'ultra-gauche, que le prière d'insérer aurait pu attirer. Quant au superbe dessin de couverture, il est l'œuvre de Philippe Corentin, le frère jumeau d'Alain Le Saux.


Troisième et dernier titre de 1970 (imprimé le même jour, un 5 novembre, que le Vincentanne) : La rumeur irlandaise. C'est tout à la fois un livre de reportage sur la guerre de classes en Irlande du nord et un recueil d'études inédites en français de Marx et d'Engels sur la question irlandaise. Son auteur, Jean-Pierre Carasso, ultra-gauchiste bon teint, publierait encore à Champ Libre en janvier 1972 le toujours actuel Travail dans les prisons (écrit en collaboration avec Christine Martineau). À sa mort, en février cette année, il ne s'est trouvé personne dans la presse et le monde de l'édition pour le rappeler. Il est vrai qu'il était devenu entretemps un excellent traducteur de l'anglais. RIP

 
 


"À bas les chefs !" de Joseph Déjacque, une anthologie établie et présentée par Valentin Pelosse, sort en janvier 1971. Alain (Le Saux), que le sujet excite, s'est chargé de la couverture. Le résultat ne se fait pas attendre. La quasi totalité des librairies françaises nous fait connaître sa désapprobation. Qu'importe, on fête ça – le plaisir de déplaire – au saint-joseph dans un bar de Ménilmontant J'ajoute qu'après notre départ de Champ Libre en octobre 1974 (départ sur lequel je reviendrai), Gérard Lebovici, désormais debordisé, traitera ignominieusement Valentin Pelosse.

"Cœur de chien" de Mikhaïl Boulgakov, qu'a traduit Michel Pétris, mon copain de lycée, sort aussi en janvier 1971. Ce sera notre seule et unique incursion dans ce qu'on appelle le "hard cover" : une couverture toilée agrémentée d'une jaquette confiée à André François. Cette fois, ce sont les représentants de notre diffuseur qui poussent des hauts cris – Mon dieu, quelle horreur ! Et qui vont dans les semaines suivantes conseiller à un grand nombre de libraires de proposer à leurs clients le livre "débarrassé" de sa jaquette. Or, en mars, Le Nouvel Observateur lance une campagne de publicité basée sur une série d'affiches dessinées par André François. Ah, quelle marrade ce fut que l'après-68 !







"Free jazz/Black power" de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli est mis en vente courant février 1971. Les auteurs que j'ai connus, le premier à "Jazz Magazine" et le second aux "Cahiers du cinéma", ont tout de suite accepté le principe d'une couverture provocante qu'Alain Le Saux confie à Reiser. Cette fois, les représentants de notre diffuseur ne pipent mot car ils pensent le livre voué à l'échec, or c'est tout le contraire qui va se passer, et dans la vitrine de la Librairie Maspero "Free jazz/Black power" jouera longtemps le rôle d'un aimant. Quand je repense à ce livre, je revois, un dimanche de décembre 1970 où il neigeait fort, Philippe et Jean-Louis m'en rapporter les épreuves. Les malheureux, le dimanche, il n'y avait pas de bus reliant la gare principale d'Argenteuil à la Zup où j'habitais, et ils avaient dû se taper 8 kilomètres à pied. Ah, que la révolution était harassante !

Militant de la gauche révolutionnaire (dite aussi ultra gauche), Serge Bricianer, rencontré en 1968 lors d'une assemblée du 22 mars, vient me proposer l'année suivante de traduire le "Karl Marx" de Karl Korsch paru en 1938, accompagné d'une postface de Paul Mattick qu'il estimait fort. L'illustration de couverture en est confiée à Jean Lagarrigue. C'est un changement radical par rapport à la quasi totalité des collections marxiennes ou marxistes que publient des éditeurs soucieux de leur respectabilité. Ah, que la révolution était insolente ! J'oubliais, le livre est sorti en librairie à la fin mars 1971.







Dans mon souvenir, mais puis-je m'y fier ? Le titre de cette collection, Symptôme, résultat d'une discussion, particulièrement animée, entre Michel Pétris, Gérard Lebovici et moi-même. Toujours est-il que ce fut par l'intermédiaire de Floriana (l'épouse de Gérard Lebovici) que les éditions Samonà e Savelli nous firent parvenir "La strage di stato". Peu après, une poignée d'anarchistes, des Italiens et des Français m'en apportèrent la traduction accompagnée d'une préface pour l'édition française que ses auteurs, fort sympathiques, se refusèrent à signer de leurs noms, tradition libertaire exige. C'est qu'à l'époque les anarchistes et les militants de l'extrême gauche non parlementaire étaient dans le viseur des services de renseignements italiens aidés de la CIA. Il s'ensuivit à partir de 1969 une énorme vague d'attentats tragiques (au total, des dizaines de morts) que la police italienne attribua aux anarchistes alors qu'ils avaient été commis par les fascistes. C'est donc un livre à lire et à relire. Quant à la maquette de la collection, le mérite en appartient, comme d'habitude, à Alain Le Saux.

"Journal d'un éducastreur", le deuxième Symptôme, sera mis en vente le 20 avril 1971, une semaine après "L'état massacre". Ce sera pour Champ Libre l'un de ses plus grands succès. Il est vrai que l'expérience pédagogique, laissée aux enfants des classes primaires la plus grande liberté, de Jules Celma, instituteur anarchiste de Toulouse, suscita plus d'une polémique. Qui plus est, l'Éducation nationale ayant traîné en justice le fonctionnaire "fautif", c'est donc, grâce à Marguerite Duras, un de ses témoins à décharge si l'on peut dire, que je découvre toute l'affaire au printemps 1970. Mais je ne descendrai à Toulouse que fin janvier 1971. Au terme d'une soirée fortement déconnante, Jules accepte de tirer de son expérience un livre pour lequel je lui signe sur le champ un contrat. Sauf qu'il n'y avait pas encore de manuscrit, tout au plus des dessins d'enfants, un début de récit, des tracts, etc. Jules montera à Paris fin février et nous passerons (Jules, Alain et moi) trois jours et trois nuits dans l'atelier d'un photographe à "fabriquer" un livre qui doit être à tous égards (politique et artistique) une véritable bombe. Il me semble que nous y sommes parvenus.







Juste avant de fonder Champ Libre, et alors qu'avec Gérard (Lebovici) nous nous interrogions sur son futur catalogue, j'avais pris pour exemple ma bibliothèque où se côtoyaient Marx et Burroughs, une biographie de Jean Vigo et les romans de Nimier, les écrits sur l'art de Dubuffet et les polars de Chandler. Avec le "Renoir" de Bazin que présentait François Truffaut, et après le "Cœur de Chien" de Boulgakov, notre liberté (de penser et d'agir) devenait de plus en plus visible. À ceci près que l'illustration du "Renoir", œuvre de Gabriel Pascalini, pseudonyme de Charles Matton, déplut fortement à Truffaut qui exigea sa disparition pure et simple. Gérard et Floriana (Lebovici) étaient prêts à y consentir, je m'y refusai (cf. "Cité Champagne", Grasset, 2006, pp 391-392) avec succès. Plus tard, quand Debord devint l'éminence grise des L, le dessin de Pascalini fut jeté aux oubliettes.

Quinze jours plus tard, aux environs du 20 mai 1971, paraissait le maître-livre de Raya Dunayevskaya, "Marxisme et liberté". C'est par l'intermédiaire d'une amie de Marcuse (qui en était d'ailleurs le préfacier) que j'en avais appris l'existence, mais c'est grâce à Mara Oliva, sa traductrice, que nous en obtînmes les droits. À tout hasard, je signale que c'est dans ce livre qu'on trouvera le manifeste du Comité révolutionnaire du Hunan, première critique radicale, pour qui sait lire, de la prétendue révolution culturelle par un groupe de l'ultra-gauche chinoise.



Pour affirmer qu'il parût, notre rejet du léninisme ne nous empêcha pas de publier, fin mai 1971, l'ultime livre de Georges Sadoul qui avait été en 1930 du voyage à Kharkov avec Aragon, et dont l'un et l'autre, hier encore surréalistes, revinrent staliniens convaincus. Trois raisons avaient motivé cette décision. Primo, le manuscrit m'avait été apporté par Bernard Eisenschitz, son maître d'œuvre en quelque chose, que je connaissais depuis le jour de janvier 1962 où il m'avait offert son aide pour mettre au point la filmographie de Raoul Walsh (Contre-Champ, n°3, mai 1962). Secundo, dès lors que Jean Rouch s'était proposé pour écrire la préface du livre, moi qui aimais ses films, je ne pu qu'en être heureux. Et, tertio, les travaux de Vertov, l'homme à la caméra, me semblaient essentiels en un temps où gauchistes, ultra-gauchistes et même communistes encartés au PCF s'étaient déclarés hostiles à la fiction.
L'illustration de couverture en fut confiée à Philippe Corentin, le frère jumeau d'Alain (Le Saux). Elle plut à Eisenschitz et à Rouch, beaucoup moins aux esprits sectaires qui commençaient à faire notre siège. Mais Champ Libre n'avait pas encore, et ça durerait jusqu'à l'automne 1974, usurpé son titre.







C'est par l'intermédiaire de Michèle Manceaux, amie de Gérard Lebovici et, partant, de Floriana, que Gilles Deleuze et Michel Foucault prirent langue avec Champ Libre au printemps 1971. J'avais lu l'un et l'autre bien avant mai 68, mais leur soutien public à la cause de la GP (Gauche prolétarienne), pure mondanité à mes yeux, m'avait amusé (et déplu). Floriana eut beau me dire qu'ils avaient aimé ma "Bande à Pierrot-le-fou" et "À bas les chefs !" et qu'ils cherchaient un éditeur pour un livre sur les prisons, je laissai passer deux bonnes semaines avant de les recevoir.
Ils vinrent à sept, les deux leaders accompagnés de cinq gardes du corps (je ne plaisante qu'à moitié). Passons sur les détails (consultables dans "Cité Champagne"), et venons-en à l'essentiel. Le Groupe d'Information sur les Prisons (GIP), un groupuscule activiste piloté par la GP, souhaitait publier, sous la forme de brochures à bas prix, des enquêtes sur l'univers carcéral. Alain Le Saux, qu'avait agacé l'ouvriérisme de nos interlocuteurs, se fit plaisir en leur proposant de tirer leur "littérature" (pas inintéressante, au reste) sur du papier de très mauvaise qualité (le comble du chic pour nous deux) avec une couleur d'impression tirant sur le vert camouflage et un brochage par agrafes, le tout dans un format inusité, 28,5cm sur 10,5 cm. Foucault parut ne pas y trouver son compte mais Deleuze l'emporta : "À discours de rupture, esthétique de rupture !"
Par la suite, Foucault se montra un relecteur exigeant, nettoyant le texte original, que lui avaient fourni ses petits camarades, de ses phrases indignées, de ses anathèmes grandiloquents, n'épargnant qu'une seule épithète, "intolérable", qu'Alain répéta une bonne centaine de fois sur la couverture du n°1. Lequel fut imprimé le 28 mai 1971. Le n°2 (et dernier...) parut, quinze jours plus tard, sous une couverture rigide (à la demande de Gérard Lebovici qui pensait, grâce à cela, convaincre Foucault, Deleuze et Genet, le troisième larron, de passer avec armes et bagages chez Champ Libre). Sa naïveté nous étonna, elle ne cadrait pas avec sa réputation d'impresario. De fait, en face de "penseurs certifiés", il perdait beaucoup de ses moyens. Debord, qui désirait se voir éditer par Champ Libre, le comprit tout de suite...
Chaque brochure, longue de 48 pages, se vendait au prix de 3 francs (l'équivalent de 3 de nos euros).

A suivre ...

Né en 1940 à Marseille, Gérard Guégan est écrivain, journaliste et critique de cinéma. Il a collaboré à divers journaux et revues, notamment Contre-champ, L’Humanité, Les Lettres françaises ou encore les Cahiers du cinéma. Il a également été éditeur, dans différentes maisons, en particulier les Éditions Champ libre, Le Sagittaire et pour la collection « Babel-Révolutions » chez Actes Sud. Il est aussi scénariste et a réalisé plusieurs longs métrages documentaires.
Depuis la parution de son premier livre, La Rage au cœur (Champ libre, 1974), Gérard Guégan a écrit plus d’une trentaine d’ouvrages – pour la plupart, des romans et des essais. Il a reçu en 2011 le prix Renaudot de l’essai pour Fontenoy ne reviendra plus (Stock, 2011).


« Si malgré nos divergences, nos contradictions, nous ne nous unissons pas, nous qui entrons dans le troisième millénaire, nous sommes foutus. »

« Je n’ai rien à ajouter sinon qu’il faut guetter le bleu du ciel sans cesser de retourner le couteau dans la plaie. »

Debord est mort, le Che aussi. Et alors ? - Gérard Guégan - avril 2001- Librio


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