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JUILLET 2016
débats d'idée - champs libre
L’Institut français des cultures musulmanes de Lyon : la laïcité honorée
par Stéphane

Lundi 4 juillet, une large majorité des élus de la Métropole de Lyon votait une participation au financement de l’Institut français des civilisations musulmanes. L’occasion pour le « Grain de Sel » de rappeler que c’est grâce à notre laïcité, fragilisée par les communautarismes de tout poil, que nous pouvons saluer une telle décision. Elle va dans le sens de l’impérative nécessité de (re)construire une communauté de citoyens fière de racines et d’identités différentes qui façonnent notre République et notre Nation. Cette décision nous permet aussi de vilipender l’hypocrisie de M. Wauquiez qui, d’un côté, refuse de financer un projet culturel car l’Arabie Saoudite est partie prenante et qui, de l’autre côté, soutient, au nom des Républicains, la vente d’armes à ce même pays.

« Le Grain de Sel » ne peut pas être taxé de louer aveuglément l’exécutif de notre Métropole financiarisée, mais lorsque celui-ci assume un courage certain face à ce sujet extrêmement sensible, nous devons l’écrire et permettre aussi de participer à un débat qui dépasse largement la participation des finances publiques  à un nouveau lieu culturel.

Car il s’agit d’abord et avant tout d’un lieu culturel. Eh oui, dans « cultures musulmanes », il y a le mot « culture » ! Alors que les finances publiques ont gravement tendance à mettre des oursins dans leurs poches lorsque l’on parle « culture », nous ne pouvons que nous satisfaire de voir la ville et la Métropole de Lyon participer au financement de cet institut, après l’avoir fait pour l’Espace Hillel par exemple. Cette égalité de traitement honore notre laïcité.

 

A part pour faire rager les fachos, hors d’eux à l’annonce de cette subvention (rien que pour cela, cela valait la peine de voter le financement), il n’est pas utile de raconter l’histoire du « Tata sénégalais » de Chasselay (honneur à ces combattants de notre liberté)[1] ou celle de Bel Hadj el-Maafi Ben Abdelaki[2] pour justifier d’une présence musulmane à Lyon et donc de la construction d’un tel édifice.

Car cet institut doit s’inscrire dans une démarche universelle et un fil historique transmis par le Père Chevrier ou Henri de Lubac, dont les sacerdoces quotidiens étaient le dialogue et l’écoute.




Ce fil historique plonge naturellement ses racines dans l’humanisme lyonnais qui ne pouvait bien évidemment qu’accueillir en son sein un tel institut culturel. Rappelons-nous la très belle exposition du musée Gadagne sur les Humanistes Lyonnais. Dans l’une des salles du musée était  donnée une définition de l’humanisme que je retranscris in extenso :

« L’humanisme est un mouvement de pensée qui naît en Italie à la Renaissance et s’épanouit en Europe. Il prône un retour à la culture, aux textes et sciences de l’Antiquité. L’humaniste, en s’autorisant, comme le penseur antique, à interroger l’univers, rompt avec l’idée médiévale d’un savoir divin. Il se replace au centre de l’univers. Pour favoriser le libre-arbitre, les humanistes cherchent à rendre accessible à tous l’ensemble des savoirs, y compris religieux. La théorie humaniste fédère ainsi les notions de curiosité, d’ouverture, d’indépendance et de liberté ».

Voilà sans doute la plus belle explication à notre joie de voir Lyon assumer pleinement son histoire et ses valeurs. Et voilà aussi sans doute une belle introduction à la définition de la laïcité définie par l’égalité de traitement de l’humanisme athée, de l’humanisme agnostique et de la croyance religieuse. Ce cadre juridique et politique permettant à des personnes différentes du point de vue de leurs convictions spirituelles ou personnelles de vivre ensemble n’est pas négociable ni soi-disant amendable par un ajout d’adjectifs qui la fragilise (laïcité ouverte, laïcité positive...).

 

Et j’en viens donc à ces « cultures musulmanes » qui seront mises au débat dans cet institut. J’ai eu la chance de croiser le regretté Mohamed Arkoun lors d’un travail sur les mémoires  de la guerre d’Algérie des deux côtés de la Méditerranée.

Celui-ci militait pour « une lecture laïque du Coran et pour la non-confusion entre dîn (religion), dawla (Etat) et dunya (monde). Mohamed Arkoun contestait une laïcité, celle définie par le Parti de Gauche dans son refus de voter la subvention, dans laquelle « la religion se trouve mutilée, privée de l’une de ses fonctions essentielles qui est de proposer aux sociétés une symbolique [ndt : éthique ou éducative par exemple] sans laquelle elles ne peuvent vivre leur histoire »[3]. Voilà sans doute de beaux débats que ne manquera pas de rendre accessible à tous cet institut.

Je n’irai bien évidemment pas plus loin dans ce débat car même si je suis un amateur du « maître ignorant » de Rancière, il faut aussi assumer ses limites intellectuelles.

Et justement, dans les pas de l’important discours de Barack Hussein Obama au Caire en 2009, les civilisations musulmanes sont en capacité d’enrichir et de guider l’humain, tout en assumant ses propres vérités dont le fanatisme religieux que nous devons combattre au quotidien. Avec des philosophes et « théosophes » comme Al Fârâbî ou Al Kindî[4], nous sommes convaincus que cet institut contribuera à cet enrichissement.

 

Et comme la laïcité c’est aussi la démocratie, le « Grain de Sel » continuera de rappeler que ce ne sont pas les fumeurs d’opium que nous devons combattre mais ceux qui vendent l’opium et qui entretiennent un système dans lequel la religion est totalitaire, dans lequel la guerre contre les autres religions provoque chaos et désolation, amalgame et stigmatisation. Nous ne doutons pas là non plus que les élus du peuple souverain qui siégeront dans cet institut sauront le rappeler avec force.

En ces temps violents où la barbarie et les racismes menaçent les fondements mêmes de notre humanité, ce sont de ponts dont nous avons besoin, pas de murs.  L'institut français des cultures musulmanes sera l'un de ceux-là.


« Humains ! Nous avons fait de vous des peuples et des tribus pour que vous vous connaissiez mutuellement ».
Sourate 49.



[1] Ce cimetière est une nécropole nationale. Y reposent 188 soldats, tous venus de l’Afrique et tombés au combat de Chasselay-Montluzin en juin 1940. Pour en savoir plus lire « Rhône-Alpes, région métissée » édité à la Passe du vent sous la direction de D. Pelligra et S. Bienvenue.

[2] Pour en savoir, « le Grain de Sel » conseille la lecture de « l’Algérie à Lyon » édité il y a 13 ans maintenant par la Bibliothèque de Lyon et sous la direction de P. Videlier et D. Daeninckx.

[3] A lire à ce sujet Olivier Carré « l’Islam laïque ou le retour à la Grande Tradition » - Armand Colin – 1993

[4] A lire à ce sujet Ali Benmakhlouf « Pourquoi lire les philosophes arabes, l’héritage oublié » - Albin Michel - 2015



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