journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
JUILLET 2015
regards sur la Croix-Rousse
Mimmo s'est arrêté à la Croix-Rousse - « Nostra patria è il mondo intero. Nostra legge è la libertà.* »
par Frédérick,Gaston,Philippe

Eboli, début des années 70. Un lycéen, Mimmo Pucciarelli, diffuse des brochures anarchistes. Lit Allen Ginsberg et les poètes de la Beat Generation (quarante ans plus tôt, Pavese ne jurait déjà que par la poésie nord-américaine, traduisant « Moby Dick », affichant un certain rejet de la poésie italienne). Mimmo porte les cheveux longs, une veste militaire américaine… Son surnom d’« Anarchiste Kennedy », on peut dire qu’il l’a bien cherché à l’époque.

Si l’action violente ne l’attire pas (elle le rebuterait même plutôt), il n’est pas (jeune) homme à se contenter de la distribution de quelques tracts.

L’année 1973 sera romaine pour lui : fac de psycho et, surtout, son investissement progressif au fameux journal anarchiste « Umanita Nova »**, tenu par le couple Rossi. La rigueur que Mimmo Pucciarelli découvre chez ces militants le surprend, mais il remonte ses manches. L’étape suivante, c’est Carrare, une ville aux traditions libertaires importantes, où il aide à l’installation d’une imprimerie.

En 1975, Mimmo refuse de faire son service militaire. Et refuse également d’être objecteur de conscience. Comme il le reconnaît aujourd’hui, il se rêve plus ou moins en « martyr », se verrait bien en prison… La prison, ce sera pour plus tard. Pour l’heure, il se laisse convaincre de quitter précipitamment l’Italie (il ne pourra y retourner avant cinq ans), et laisse résonner en lui la fameuse devise : « Nostra patria è il mondo intero. Nostra legge è la libertà. »

Après un détour par la Suisse, il gagne, contre toute attente, non la Capitale où est fabriqué « Le monde libertaire » lu de l’autre côté des Alpes, mais Lyon. Ou plutôt la Croix-Rousse, comme il aime à le préciser. Il ne la quittera plus.

Toujours en 75, il y a bien un épisode douloureux (un mois d’incarcération à la Santé pour « Atteinte à la sureté de l’Etat » après avoir été arrêté à la frontière suisse en possession de… revues et documentations anarchistes !) suivi d’un pointage régulier au commissariat de la Place Sathonay. De quoi faire passer à Mimmo ses rêves de martyr, mais certainement pas ses convictions, mieux, son amour des idées libertaires.

Il baragouine suffisamment le français pour participer aux débats et autres activités initiées dans le local historique des anarchistes au 13 rue Pierre Blanc. Un autre lieu emblématique de ces années-là : le restaurant autogéré « Au goût du canon ». L’ambiance y est communautaire, Mimmo y travaille et y dort. Il fréquente tous ceux qu’il croit porteurs d’alternatives sociales, loin de tout sectarisme : les jeunes de l’école des Beaux-Arts, les insoumis, les éducateurs de la petite enfance, les animateurs de radios pirates, les militants gays et lesbiens, les syndicalistes, les squatters, les imprimeurs. Tout cela se passe sur les pentes d’une Croix-Rousse sans galeries rue Burdeau, sans ateliers-boutiques Passage Thiaffait, sans Maison de l’Ecologie rue Bodin, où les anars étaient peut-être plus visibles qu’aujourd’hui (mais pas forcément plus nombreux aux dires de Mimmo… il les estime à une centaine dans ces années-là).

Il s’investit assez vite dans l’aventure de la revue « I.R.L. » (« Informations rassemblées à Lyon » qui deviendra « Informations et réflexions libertaires »). Les machines électroniques sont déjà là, mais elles ne comptent pas plus de 3 ou 4OOO caractères de mémoire.

En 76, le restaurant « Au goût du canon » ferme après avoir été ravagé par une explosion à l’origine inconnue.

Il faut attendre l’année suivante pour que soit créée la coopérative « Aux tables rabatues » (avec un seul « t ») où Mimmo, après avoir pris des cours de cuisine, travaille pendant quatre ans. Le lieu affiche des prix modestes, et peut compter de 50 à 100 couverts par repas ! L’explication ? À l’époque, le restaurant est le seul du genre sur les Pentes. Du côté des salariés, la rotation des tâches est la règle. En 1981, fatigués, ils font cadeau de leur coopérative à une autre coopérative.

Cette même année, Mimmo, chômeur, devient militant à temps plein. Puis, passe à l’association d’aide à domicile, sise à la Condition des Soies, pour assurer diverses tâches dont celle du secrétariat.

Plus que jamais membre de l’équipe de la revue « I.R.L. » (née au début des années 70, elle continuera de paraître jusqu’en 91, et comptera presque cent numéros), il contribue à créer dès 79 les éditions « Atelier de Création Libertaire ». C’est comme photograveur qu’il travaillera simultanément aux éditions « La Manufacture ».

En 92, une nouvelle séquence s’ouvre pour lui. Reprenant ses études au « Collège coopératif » où est proposée une pédagogie fondée sur la recherche-action, Mimmo poursuit un état des lieux croix-roussien et militant et décroche son D.H.E.P.S. (Diplôme des Hautes Etudes des Pratiques Sociales). À ce point de son parcours, fort d’une certaine légitimité, Mimmo s’autorise à écrire ce qui deviendra l’ouvrage de référence « LE RÊVE AU QUOTIDIEN » sous-titré « Les expériences collectives à la Croix-Rousse 1975-1995 ».

                               
                              (http://www.atelierdecreationlibertaire.com/Le-reve-au-quotidien.html)

En 2000, ce sera la publication de « L’IMAGINAIRE DES LIBERTAIRES AUJOURD’HUI » (la synthèse de sa thèse de doctorat qu’il a soutenu à Grenoble avec son ami le professeur Alain Pessin). Ne se contentant pas de creuser le même sillon, Mimmo n’hésite pas à chercher et à analyser tout ce qui est susceptible de subvertir les « traditions » anarchistes, et nous fait découvrir une forme d’anarchie dans l’anarchie, nous fait partager un sentiment d’incertitude tout à fait revigorant.

2006 est l’année de l’ouverture du CEDRATS (CEntre De Ressources sur les Alternatives Sociales), place Croix-Paquet , où se succèdent apéros poétiques et rencontres-débats.
(http://www.cedrats.org/index.php). Amateurs de dogmes (fussent-ils anarchistes), gardez-vous d’en pousser la porte.

Quand on y rencontre et y questionne Mimmo aujourd’hui, quand on l’entend parler des différentes Croix-Rousse qu’il a connues, des combats qu’il a menés (lui, le non-violent), on est frappé par la douceur de sa voix, l’absence de ressentiment et d’aigreur chez lui. Il a pourtant dû connaître son lot de déceptions et de trahisons comme tout à chacun.

Mieux… à l’en croire, il continue de vivre « quelque chose qui ne s’est jamais arrêté ». Il ne note aucun reflux du côté des militants (anars et/ou écolos) en trente ans. Dans une manif de mille militants en centre-ville aujourd’hui, il estime encore la présence de Croix-Roussiens à 10-15%, un chiffre stable. À tout le moins enregistre-t-il, au fil de ses travaux, des évolutions dans les formes d’engagements et se déclare incertain quand à l’avenir politique et culturel de la Croix-Rousse.

Au regard d’une réalisation comme celle du Cedrats, on pourrait prendre Mimmo pour une sorte de Sisyphe… Ce serait une erreur selon lui qui affirme s’être « laissé porter par le courant plus qu’il n’a déployé ses ailes ».

Mimmo n’a pas su devenir un vieux con. Son secret ? La poésie était importante pour lui à seize ans, elle l’est plus que jamais à soixante. Il en a surtout écrit en italien mais, depuis quelques temps, il redécouvre l’importance d’écrire dans le dialecte caggianese de son enfance.

À son âge, Mimmo n’estime pas avoir fait le tour de l’idée anarchiste, pas plus que celui de la Croix-Rousse. Quotidiennement ou presque, il photographie des tags et partage ses images sur son blog.
(www.atelierdecreationlibertaire.com/croix-rousse-alternative/)

« Le grain de sel » non plus n’a pas fait le tour de Mimmo Pucciarelli. Pour toutes ces raisons, nous devrions lui rouvrir prochainement nos colonnes.


Aurais-je à te dire?


Nn t'agg ritt pché t vogl' bbèn?
Ss mmàn, n t'hân fatt tùtt lu cund?
É lu uèr ca n nn'han avut lu tiemb.
Ma, stamm a send a mi:
ra crài r fazz,
cch l'aiut r nu sitar,
vnut apposta ra l'India
pp llassà ma freccia
tràs, chià-n chià-n,
ìnda lu còr tuia.

Dovrei ancora dirti perché ti amo?
Le mie mani non ti hanno raccontato tutto?
È vero che esse non hanno avuto il tempo...
Promesso:
da domani lo faranno,
accompagnate da un sitar
venuto di proposito dall'India
affinché la mia freccia penetri
delicatamente nel tuo cuore.


Aurais-je à te dire pourquoi je t'aime?
Mes mains ne t'auraient pas tout raconté?
Il est vrai qu'elles n'ont pas eu le temps
Alors, c'est décidé :
elles se feront accompagner par un sitar
venu directement de l'Inde
pour que ma flèche entre
tout doucement dans ton cœur.

Mimmo Pucciarelli


Riconosco

Riconosco i primi passi
quelli misurati
di ombre colorate
che con mani callose sfiorano la cintura

Riconosco il canto degli uccelli senza nome
che con ali colorate
ci inviano lampi di ombre invisibili

Riconosco l'odore di mura
di legna, di piatti, di sudore che si asciuga al sole

Riconosco l'anziano prete
che piange i suoi e i nostri morti
ed i calli dei piedi che silenziano smisuratamente

Riconosco l'onda di note musicali
che come una freccia filosofica
attraversano la strètt-la

Riconosco mio padre
che piange lacrime di alcool puro
e io ne bevo l'essenza


Riconosco i canti e li cùnd'
e le lingue che sfavillano
tra denti assenti

Riconosco una goccia di sperma
che feci uscire per la prima volta dal mio sesso
a forza di volontà
rinchiuso in una mànda rossa e pungente

Riconosco l'aria fresca
che si impadronisce del mio corpo
e cerca di espellerne i mostri

Riconosco i rintocchi dell'orologio
che mi dicono : sono sempre le sei e mezza.

Non riconosco il cielo questa mattina
dovrei per questo sciogliermi
o dissolvermi nel suo azzurro
come lo zucchero nel caffè scuro.
Ma nessun raggio di sole
ha ancora letto
il mio futuro.

(Tiré du recueil Agli uomini quasi nudi, ACL, Galzerano editore, Lyon, Casalvelino 2007)


Reconnaissance

Je reconnais les premiers pas
mesurés
d’ombres colorées
qui, de leurs mains calleuses, effleurent une ceinture
Je reconnais le chant d’oiseaux sans nom
qui, de leurs ailes colorées,
nous envoient des éclairs d’ombres invisibles

Je reconnais l’odeur de murs
en bois, d’assiettes, de sueur qui sèche au soleil

Je reconnais le vieux prêtre
qui pleure ses morts et les nôtres
et les cals aux pieds qui créent un silence démesuré

Je reconnais la vague de notes de musique
qui comme une flèche philosophique
traverse la ruelle

Je reconnais mon père
qui pleure des larmes d’alcool pur
et j’en bois l’essence

Je reconnais les chants et les contes
et les langues qui brillent
entre des dents absentes

Je reconnais une goutte de sperme
que je fis sortir pour la première fois de mon sexe
à force de volonté,
enveloppé dans une couverture rouge et piquante

Je reconnais l’air frais
qui envahit mon corps
et cherche à en expulser les monstres

Je reconnais les coups frappés par l’horloge
qui me disent : il est toujours six heures et demie.

Je ne reconnais pas le ciel ce matin
je devrais pour cela me fondre
ou me dissoudre dans son azur
comme le sucre dans le café noir.
Mais aucun rayon de soleil
N’a encore lu
Mon avenir.
(Traduit de l'italien par Isabelle Felici)

***


À chacun sa Croix

La nôtre est Rouge
Comme le sang qui coule dans tes veines
Comme ce drapeau noir de tes aïeuls
Comme ces lumières d'une vierge qui te donne sa langue
Comme ce chat qui se baigne dans ton bain
Comme ses graffitis qui te racontent l'éternel
Devenir d'une utopie rousse
D'une place et son agora
D'une fourmi qui chante
D'une poétesse qui tisse
Ce linceul d'images virtuelles
Que nous allons enrichir jour après jours
Jusqu'au fin fond de cette
Croix-Rousse
Et son cœur aussi pur
Que le sourire d'une abeille
Jusqu'à te donner envie
De nous tendre la main.

Mimmo Pucciarelli
8 décembre 2007

****
 

* « Notre patrie est le monde entier. Notre loi est la liberté. »
** « Nouvelle Humanité », journal créé en 1920 par Malatesta
*** Cette photo des années 70 à la Croix-Rousse (rue des Pierres-Plantées), vue dans une exposition aux AML consacrée au travail du photographe Yves Neyrolles.
**** Croix-Rousse,mémoires interdites - Photographie de Gilles Verneret/texte de Yaco - Editions Egé

Photo Mimmo : Stéphane Bienvenue


2 commentaires

De malik - Envoyé le 18/07/2015 16:10:47
salut Mimmo
De daniel Ridard - Envoyé le 15/07/2015 21:48:29
merci pour me faire connaitre un peu plus la Croix rousse que je ne connaissais pas de ce coté là


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