journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
JUILLET 2015
débats d'idée - champs libre
la poésie au contact du réel
par Michel T

Suite au grand dossier paru dans l’Huma du lundi 22 juin*, je ne sais toujours pas si « la poésie sauvera le monde » selon le titre du dossier, quoique puisse bien signifier cette très chrétienne expression, mais j’ai bien peur que ce dossier ne sauve pas la poésie.

La poésie n’est pas une religion dont nous, les poètes, serions les prêtres, et les lecteurs ou auditeurs de poésie les fidèles à qui il faudrait expliquer le dogme par de savantes exégèses.

Trois interventions fort belles et complètement à côté de la plaque.

Une ode à la Poésie ?

Jean-Pierre Siméon, de sa belle écriture lyrique nous livre ici le discours le plus convenu qui soit, issu des cénacles universitaires, où l’on décrit en termes savants et choisis ce qu’est et ce que fait la poésie, où l’on analyse la poésie en se gardant la plus souvent d’écouter des poètes.

Au fil des « états de la conscience à vif » on « récuse toute clôture du sens ».

Autrement dit, un discours d’une grande beauté, où pleuvent dru des vérités premières énoncées dans une langue qui serait à la fois celle d’une soutenance de thèse sur le défunt « Club des poètes » et d’une proclamation au sommet du Parnasse, avec lyre glougloutante et couronne de lauriers en tête.

La poésie n’a nul besoin de « poéticiens » ni de « poémologues », ce serait une sinistre farce. Les analyses poétiques n’ont jamais permis l’écriture d’un seul poème. Écrire sur « Le Poème », Invoquer « l’énergie émancipatrice Du Poème » en général, c’est se berlurer gravement. Il n’y a que DES poèmes, concrets, imparfaits, venus de mondes divers, certains poèmes libèrent, d’autres assomment, « il n’y a de poésie que du concret » disait Aragon. « Le Poème » n’existe pas et il ne sert à rien de dire haut et fort que « Le Poème » dit ceci ou fait cela. Qu’il le fasse.

Et puis qui convaincra-t-on, quel politicien près de ses sous (de ce qu’il croit être SES sous) étouffera le hérisson qu’il a dans le portefeuille au nom de « la force subversive de l’art » ?

Quel non-lecteur ira dévaliser son libraire après avoir lu que « la poésie ne vise que la perpétuelle refondation de l’humain » ?

Ce discours généreux et prolixe ne s’adresse au fond qu’à lui-même. Il est l’auto-justification du travail d’un poète.

Lire à voix haute un poème, petit, inachevé (« un poème n’est jamais terminé, il est seulement abandonné », disait Paul Valéry) à un enfant, à une femme qui passe sur le marché, à une terrasse de café, c’est mille fois plus convaincant.

Une demande d’intervention (trop) directe ?

Dans un deuxième article, Marie-Laure Coulmin-Koutsaftis affirme que c’est « par sa désignation du réel et sa faculté de le transmettre le plus fidèlement possible » que Le Poème (encore lui !) agit sur le monde.

Un seul petit problème ici, un poème ne décrit pas le réel, il l’éclaire, il le suggère, il le signifie. Un poème ne décrit pas le réel, et surtout pas « le plus fidèlement possible », quelle horreur ! Il ne propose pas non plus « une interprétation du Cosmos ». Encore une fois, on tombe dans la religiosité, dans la mystique du Poème majuscule, qui, non seulement détiendrait la vérité, mais la transmettrait toute cuite au peuple ébloui de tant de perspicacité.

L’auteure regrette que les poèmes tardent à parler de la crise politique et souhaite que la poésie propose une « vision cohérente et enchantée » du monde, qu’elle soit « phare dans la tempête », enfin qu’elle « réinvente la réalité, la sublime et la transcende. » Réenchanter le monde est une ambition d’illusionniste.

Enfin, elle nous donne en guise de conclusion et d’exemple, un poème militant de Titos Patrikios, dont tout ce qu’on peut en dire est qu’il est, comme d’ordinaire en pareil cas, plus militant que poème.

Inutile de dire à quel point cette conception est mortelle pour la poésie.

Un poème n’est pas un tract. Les poèmes de proclamation politique nous ont donné les plus mauvais poèmes de l’histoire littéraire, et sans doute les plus ineptes proclamations de l’histoire politique. Un poème n’est pas l’arrangement agréable à l’oreille d’une déclaration politique, aussi radicale soit-elle.

Pour paraphraser Godard, il ne faut pas écrire des poèmes politiques, il faut écrire politiquement des poèmes.

Une rêverie de poète ?

Enfin, Lyonel Trouillot nous remet un peu les idées en place en questionnant : « Sauver le monde ? Déjà y être, en être » et en précisant qu’il s’agit de : « La poésie, ou plus exactement une partie des poèmes du monde ». Et il le fait dans sa langue poétique, si subtile et élaborée, que ce n’est plus un article pour une tribune qu’il nous donne, mais un être hybride entre un poème labyrinthique et un article pédagogique qui s’avère, du coup, fort énigmatique.

Et bien sûr, il nous ramène également Le Poème en majesté, ce fantasme.

Au total, deux pages de l’Huma consacrées, non pas à la poésie, mais à un discours coulé dans le bronze du beau style, nous expliquant en termes savants comment il nous faut recevoir la poésie, ne donnant guère de pistes concrètes de réflexion sur les raisons vitales de la défendre et sur la façon de s’y prendre.

Je crains qu’un tel traitement fasse de la poésie un repoussoir, une icône poussiéreuse.

On pense au Camus de « La chute » : « Le style, comme la popeline, dissimule trop souvent de l'eczéma. »

La Poésie vue du matérialisme

Et pourtant, il faut défendre bec et ongles la poésie et sa pratique, lecture et écriture ? Il ne s’agit pas d’une idée générale planant au-dessus de nos têtes. Mais y a-t-il des raisons quotidiennes, au ras du sol, pleinement politiques (lire et écrire de la poésie politiquement…), des raisons qui n’auraient rien de mystique, qui ne feraient pas appel à une immanence glorieuse DU Poème, des raisons qui nous diraient que chaque poème ne sert à rien, ou à si peu, mais que la poésie est une arme pour penser ?

La langue est un terrain de combat, idéologique et politique.

On pense avec des mots, pas avec des idées. La Novlangue décrite par Orwell a pour objectif de rétrécir la langue pour rétrécir la pensée. Supprimer les ambigüités, les sens alternatifs, l’implicite, tout ce qui fait que la langue permet de penser la complexité, pour faire de la langue un simple code pratique, vide et sec.

Dans notre (nos) langue(s) un mot ne désigne pas un objet ou un sentiment comme une photo d’identité. Chaque mot est en réalité un paradigme, un nuage de significations, de représentations, qui reste nécessairement flou, pour permettre la communication et l’échange entre des humains qui ont des visions uniques du monde. C’est au cœur de ce nuage que s’opère la négociation sur le sens qui est la base de la parole et de la délibération.

La novlangue réduit d’abord à un sens unique chaque mot. Puis elle réduira à néant les paradigmes des mots, qui ne seront plus que des signaux sonores élémentaires. Mort annoncée de la pensée.

La poésie est sans doute l’arme la plus efficace contre ce processus de destruction de la langue.

Chaque poème travaille, peu ou prou, à élargir les significations, à multiplier les implicites, les non-dits, à cultiver la polysémie, à faire ou refaire de chaque mot un monde vivant, un territoire du rêve, un territoire de la liberté. La poésie est une littérature qui fait confiance à ses lecteurs. La poésie redonne de l’énergie à la pensée. Il n’est pas besoin qu’un poème soit directement politique pour cela. Il suffit qu’il repousse les murs de la langue.

C’est pourquoi, à mon sens, la poésie est une fonction vitale pour les humains et qu’il faut la défendre, la pratiques, la lire, la répandre…

Les auteurs de ce dossier sont des gens plus qu’estimables, mais leurs excellentes intentions pavent un enfer de froides analyses universitaires qui obscurcit la poésie, alors qu’il nous faut en faire une lumière pour tous.

Il faudrait développer, mais ce n’est ni le temps ni le lieu, aussi je conclurai, comme les auteurs de ce dossier, par un extrait de poème :

« Que fait-il, un poète, avec son savoir intuitif de la langue ?

Il écrit avec une gomme au lieu d’un crayon.
Il dessine un murmure au cœur du bruit.
Il fait place à sa table, pour un qui lira.
Il chuchote dans la brume.
Il souffle sur les cicatrices.
Il dort du sommeil de l’éveillé.
Dans chaque ville, il habite rue du silence.
Il sait que la nuit n’obscurcit pas le jour, mais qu’elle le prolonge. Plus tard, elle l’annoncera.
Il a la poésie au bord des lèvres
Il joue le blues avec des cordes de pendus sur la guitare du diable.
Il partage le vin de l’obstination.
Il devient lentement transparent.
Il veut l’éveil du sens.
Il écrit des poèmes à retardement. »

(Michel Thion - extrait de « pour les 20 ans de la revue Cassandre » qu’on peut lire en entier sur la page d’accueil du site : http://michel.thion.free.fr)

Miche Thion est poète – dernier livre publié : « L’Enneigement » - éd. La Rumeur Libre

* http://www.humanite.fr/la-poesie-sauvera-t-elle-le-monde-577525


2 commentaires

De Michel Thion - Envoyé le 15/11/2015 02:08:31
Chère Marie-Laure Coulmin Koutsaftis,

D'abord, je tiens à m'excuser du retard mis à vous répondre. Un poète débordé, je reconnais que ce n'est guère crédible, mais pourtant, je vous assure que c'est bien le cas.

Vous me dites que, dans votre article, ce n'est pas "le poème" qui désigne le monde, mais le langage et "donc" la poésie. Admettons cette assimilation de l'une à l'autre, même si elle me semble un peu sommaire, mais j'y reviens, "il n'y a de poésie que du concret, " et donc, il n'y a de poésie que de poèmes, concrets.

Je dois reconnaitre que vous n'utilisez pas les expressions "le poème", ou "le poète" que je persiste à trouver vides de sens, mais donc, je vous les attribue à tort, mea culpa.

En revanche, votre leçon d'Orwellologie est un peu courte. Je vous assure que j'ai lu à de multiples reprises 1984, et notamment, les exposés d'O Brien sur la novlangue, les dialogues de Winston avec son collègue qui travaille sur le dictionnaire, et la courte "grammaire" de novlangue qui clôt le livre. Et en les relisant, je constate que ma définition de la novlangue comme le langue qui empêche le "crime par la pensée", autrement dit la pensée elle-même, s'y trouve presque mot pour mot. Je serais heureux, un de es jours, d’en parler avec vous, texte en main.

Siméon propose une vision mystique, transcendantale, de la poésie. Chez, après lecture de votre article, j'ai eu l'impression que vous assigniez un rôle directement inscrit dans l'action politique du moment à la poésie. Je ne suis pas plus d'accord avec cette vision qu'avec celle de Siméon.

C'est d’ailleurs ce que tente le poème de Patrikios, que je persiste à trouver plus proche du tract que du poème. Et si je peux adhérer à la proclamation politique, je ne trouve ici aucune émotion poétique, en ce sens que je n'ai pas de liberté de ressenti, d'interprétation, devant ce texte fermé. Le poésie est une littérature qui fait confiance au lecteur, à sa sensibilité et à son intelligence et n'éprouve nul besoin de la contraindre, et en définitive, de l'orienter,

Enfin, je termine par un extrait d'un de mes poèmes, comme le font Siméon et Trouillot, et je ne vois pas le problème, c'est une démonstration en acte du propos tenu dans l'article. Poète je suis et c'est mon mode d'expression.

Ce texte a été écrit pour les 20 ans de la revus Cassandre, je l'ai lu plusieurs fois en public, notamment au Cirque Romanès et au Festival "Voix Vives" de Sète et l'accueil, plutôt favorable, je dois le dire sans fausse modestie, qu'il a reçu m'ont au moins convaincu que c'était un poème, et qu'il laissait vraiment sa place à l'auditeur.

Allons, la poésie ne sauvera pas la monde, mais les poètes ont leur pierre à mettre dans ce chantier.

Comptez sur moi pour continuer d'essayer,

Bien cordialement

Michel Thion
De Marie-Laure Coulmin Koutsaftis - Envoyé le 17/07/2015 13:03:12
Cher Michel Thion,
Je regrette que vous n'ayez pas lu plus attentivement mon article. Ce n'est pas le poème qui désigne le monde, c'est le langage et donc la poésie.
Votre notion de la novlangue me parait ignorer l'œuvre d'Orwell et du coup perdre l'essentiel de ce que la poésie peut nous aider à affronter.
Enfin, ce que dit le poème de Patrikios, c'est que la poésie ne peut pas changer le monde.
Ici en Grèce on le sait depuis longtemps - en particulier de grands poètes qui ont été aussi des militants et qui ont porté les armes.
Enfin, conclure votre article par un poème - de vous ?
ok
je m'incline devant cet argument absolument imparable.
Cordialement,
MLCK


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