journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
JUILLET 2015
polyculture
Le labyrinthe du silence : la déchirure est trop grande ...
par Michel S

Le cinéma allemand affronte l'histoire de son pays avec courage et maturité. Récemment encore, Phoenix de Christian Petzold suivait le retour en sa demeure d'une rescapée des camps de la mort. Margarethe von Trotta, cinéaste chevronnée, vient, quant à elle, de réaliser Die Abhandene Welt/Le Monde perdu, oeuvre nettement autobiographique. Toutefois, c'est surtout Le Labyrinthe du silence (Im Labyrinth des Schweigens), premier long métrage de l'acteur Giulio Ricciarelli qui, de ce point de vue, marquera les esprits.

D'une part, parce qu'il aborde un thème et un sujet nouveaux dans la filmographie : la dénazification et les péripéties du procès de Francfort-sur-le-Main, souvent appelé "second procès d'Auschwitz" (décembre 1963 - août 1965). D'autre part, parce qu'il ose le pari d'élaborer une intrigue digne d'une fiction de qualité sans s'écarter, pour autant, d'une volonté rigoureuse de respecter la vérité des faits historiques. Giulio Ricciarelli opte pour une dramatisation des événements à la hauteur d'une authentique narration digne d'émouvoir et de renseigner plus utilement sur une situation politique et des personnages ancrés, tout à la fois, dans l'Histoire et dans leurs déterminations historiques personnelles. Ce qui surprend encore c'est la maîtrise dont fait preuve un débutant qui n'avait, comme réalisateur, que quatre courts métrages à son actif.

Conduit avec la sûreté virtuose d'un thriller, Le Labyrinthe du silence ne se contente pas d'exceller sur ce terrain, il épouse avec une subtilité diablement efficace les méandres d'un parcours juridico-politique et celui d'un héros qui, au fur et à mesure de ses recherches, finira par découvrir un pays, le sien, qu'il ne connaissait pas. La conjonction réussie entre un récit savamment ordonné et l'itinéraire progressif et contradictoire, constitué d'avancées fougueuses et de retraits désespérés, d'un jeune procureur mal préparé à vivre le choc d'une tragédie programmée mérite d'être saluée. A travers l'incarnation de ce jeune juriste, c'est toute une génération d'Allemands qui pourrait être bouleversée par ce qu'on lui dissimule jusque-là : l'implication massive d'un peuple, qu'elle soit passive ou résignée, complice ou plus active, coupable ou franchement criminelle à un processus de destruction d'une partie de la population.


Johann Radmann, portrait croisé de trois authentiques procureurs, remarquablement interprété par Alexander Fehling, se retrouve donc, au moment où il s'y attend le moins, enrôlé dans une procédure pénale dont l'envergure atteint une dimension qu'il ne pouvait soupçonner. Lui qui, jusqu'ici se contentait, avec une obstination implacable, de punir des infractions au Code de la route - sa future amante, Marlène Wondrak (Friederike Becht), styliste de mode, en fera, par exemple, les frais.

Reprenons dans l'ordre : nous sommes en 1958. Un journaliste, Thomas Gnielka (André Szymanski) porte l' "affaire" en place publique : un instituteur de l'école Goethe à Francfort a été formellement reconnu par l'artiste-peintre Simon Kirsch comme l'un de ses anciens tortionnaires à Auschwitz. Les filles jumelles de Simon ont d'autre part été les malheureuses victimes des expériences du sinistre docteur SS Josef Mengele. Dans la cour de l'école, où officie, avec la même arrogance que jadis, cet enseignant au passé douteux, des adolescents chantent : "Nul pays n'est plus beau que le nôtre sous le ciel..." Alors que beaucoup de juristes refusent d'écouter Thomas, Johann perçoit-là une belle occasion de sortir de la routine. Ce ne sera pas chose acquise, mais il aura l'appui du procureur général, Fritz Bauer, ancien détenu d'origine juive, compagnon de l'ex-chancelier Willy Brandt et antifasciste convaincu. Quant à Thomas, il ne peut comprendre que l'éducation, domaine prioritaire par excellence, puisse être confiée à des hommes ayant un passé nazi.


A vrai dire, se pose avec acuité la question de la dénazification de l'Allemagne. Lorsque Johann entreprend des recherches, il ne trouve nul renseignement dans les tribunaux de son propre pays sur les personnes suspectées et les périodes concernées (pas même sur Auschwitz que les gens d'ici ignorent !) : ce sont les archives de l'armée américaine - remplies de dossiers d'une longueur impressionnante, le fameux labyrinthe kafkaïen - qui, elles, en revanche, renseignent sans compter et sur beaucoup de citoyens allemands. Ce n'est guère une surprise : ce sont les autorités d'occupation qui ont dirigé les premières opérations de dénazification (1945-1949). Les raisons d'une telle situation tiennent sans doute au peu de confiance qu'ont les Américains - c'est du moins ce que déclare à Johann, et, sur un ton moqueur, l'officier responsable du Document Center - dans un peuple qui, après avoir acquiescé à Hitler, serait encore prêt à se jeter dans les bras de Staline. On peut dûment s'interroger, à notre tour, sur le nouveau rôle qu'ont pu jouer un certain nombre de hauts responsables nazis ayant réussi à fuir, avec force complicités, dans les pays d'Amérique du Sud et parmi lesquels on doit placer Adolf Eichmann et Josef Mengele, tous deux évoqués dans le film.

Quoi qu'il en soit, pour les uns et pour les autres, le danger n'est plus le fascisme mais plutôt le communisme. Et puisqu'il faut conjuguer ses énergies contre ce nouvel ennemi, pourquoi ne pas s'appuyer sur ceux qui le détestent de façon congénitale ? Le film ne le dit sûrement pas, mais on aura compris que l'Allemagne a d'autres chats à fouetter que de remuer son passé. Un des procureurs lance à la figure de Johann Radmann : "Voulez-vous que chaque jeune allemand se demande si son père était un meurtrier ?" Lui-même, ancien capitaine de corvette, serait-il traduit en justice pour avoir servi sa patrie "comme un fidèle soldat" ?
Fritz Bauer (Gert Voss) aura prévenu son jeune collaborateur : "Vous entrez dans un labyrinthe, ne vous y perdez pas !" Car, avec sa spontanéité ignorante, Radmann confond la culpabilité d'un peuple - suggérée par une bande-son fascinante - et celle, nettement plus grave, de ceux qui ont participé activement et pratiquement au génocide. Il s'insurge, en outre, contre le fait que Mengele puisse séjourner en Allemagne en toute impunité et bénéficier, pour cela, de complicités. Certes. Mais, ne joue-t-il pas inconsciemment aux justiciers, quitte à oublier l'essentiel ? Car, ce qui importe, c'est que s'ouvre un procès édifiant. Qui instruise, qui permette d'éclairer utilement sur une période de l'histoire et qui rende pleinement justice aux victimes de la Shoah. Et c'est à quoi travaille, dès avant la fin de la Guerre, le rescapé communiste Langbein Hermann (Lukas Miko), auteur d'un rapport sur les camps publié en 1949 et co-fondateur du Comité international d'Auschwitz. Grâce à celui-ci, entre autres, de nombreux détenus vont pouvoir témoigner devant des juges. Le prix de ces dépositions est immense et le film en décrit les péripéties avec une sobriété et une justesse dans l'émotion rarement atteintes. La scène où l'on voit la greffière du procureur - cette mère allemande qui a, sans doute, beaucoup souffert d'une fin de guerre terriblement destructrice - s'effondrer en larmes face à de telles révélations est bouleversante.


"La déchirure est trop grande...", dit Marlène, la compagne de Johann, lorsque celui-ci lui remet une de ses vestes déchiquetées. Il en est ainsi de l'Allemagne également. Le jeune procureur, moralement anéanti, menace de capituler, croyant voir dans chaque Allemand un tortionnaire nazi (voir la séquence du cauchemar : au bout d'un couloir, Johann entrevoit son père, disparu sur le front de l'Est, portant la blouse blanche du Dr Mengele !). Mais, comme le lui souffle Langbein, goguenard, il agit ainsi comme "un blanc-bec". Il n'a donc rien compris : c'est ce qu'attendent les autres, ceux qui cherchent à "napper de sucre" (dixit Simon, le rescapé juif) l'histoire de l'Allemagne, plus soucieux d'étaler les performances économiques du nouvel Etat (la machine à coudre ultra-moderne Pfaff !) et le soi-disant essor des classes moyennes, et ce, au prix d'une ostensible renazification - lire l'ouvrage d'Alfred Wahl, La seconde histoire du nazisme, publié chez Armand Colin en 2006. Mais, alors "pourquoi l'avoir choisi pour traiter cette affaire ?", s'exclame Radmann. "Parce que vous êtes né en 1930", lui rétorque le vieux résistant Fritz Bauer. Effectivement.

Ce sont ces générations-là et les suivantes qui feront la nouvelle Allemagne. En attendant, il est Juste de rendre, encore et toujours, hommage aux victimes de la Shoah. Prononcer sobrement le Kaddish Yehe Shelama Rabba ("Kaddish des Endeuillés") pour les filles de Simon et pour les autres. Afin que l'on n'oublie jamais CELA. Afin que fascisme, nazisme et totalitarisme ne soient plus que des mots. Merci Giulio Ricciarelli de nous l'avoir communiqué avec tant de pudeur et d'intelligence.

SPORTISSE Michel.

Le Labyrinthe du silence (Im Labyrinth des Schweigens). Allemagne (2014). 123 minutes. Réal. Giulio Ricciarelli. Scén. Elisabeth Bartel, G. Ricciarelli. Ph. Martin Langer, Roman Osin. Cost. Aenne Plaumann. Son : Günther Gries. Mont. Andrea Mertens. Mus, Sebastian Pille, Niki Reiser. Prod. Jakob Claussen, Ulrike Putz. Int. Alexander Fehling, André Szymanski, Friederike Becht, Johannes Krisch, Gert Voss, Hansi Jochmann, Lukas Miko.


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