journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
JUIN 2019
regards sur la Croix-Rousse
Gérard Barry,un poète à la Croix-Rousse
par Lucien et Philippe

Il n’est pas facile d’évoquer Gérard Barry sans ressentir un drôle de tremblement au bout des doigts. Sa disparition le 15 août 2009, à l’âge de 64 ans, a laissé désemparés ses nombreux amis. Six ans après, ils sont encore sous le choc d’une absence indicible.
Des amis de tous bords et de tous âges, accueillis à midi comme à minuit, bras et bar ouverts, par cet inspecteur de l’éducation nationale, au style si peu académique.


Rue Camille Jordan, dans le 1er arrondissement, vins et vers, mots et mets, fraternisaient dans une belle régalade de l’esprit.
Pour Gérard, l’amitié comme la fidélité à ses engagements étaient une forme d’art de vivre, un tremplin pour dépasser les limites de l’ordinaire, ou plutôt pour débusquer dans le quotidien des gens simples de son entourage les couleurs et le piquant de l’insolite.
La poésie de Gérard Barry naît donc de façon aléatoire : une rencontre dans la rue, une visite dans une cave du beaujolais, une manifestation réprimée, une anecdote, un jeu de mots…

Il s’agit de dénicher cette part d’humanité, drôle ou émouvante, glorieuse ou dérisoire, partout tapie derrière les mots et les images du quotidien.
Elle est le miroir de son regard : flottant mystérieusement sur les êtres et les choses, puis pétillant au moindre bonheur de mots-amis rencontrés. C’est une voix claire et légère avec, çà et là, un accent grave, comme un cheveu dans l’œil plutôt que sur la langue.

La poésie de Gérard Barry n’est jamais donneuse de leçons ni sentencieuse ; elle préfère jouer sur les doubles sens plutôt que sur les sens uniques. Si elle fait le choix de ne pas choisir, laissant au lecteur une certaine liberté d’interprétation, cette poésie est cependant totalement engagée dans son époque, dont elle traduit sur un mode aigre-doux les travers marchands, les hypocrisies bourgeoises et les difficultés de l’amour. C’est une musique d’aujourd’hui, un rythme étonnant de jeunesse (vous pouvez « rapper » sur certaines pièces de Gérard Barry !) dont la tonalité alterne entre coups de gueule et confidence murmurée.

Cette voix singulière restera gravée dans l’oreille de ceux qui ont eu la chance de l’entendre lors de récitals donnés par Gérard Barry dans le caveau de Toto à Villié-Morgon ou au restaurant « Chez Boname » rue des Feuillants. Elle ne s’effacera pas non plus de la mémoire des amis qui ont lu les pièces réunies par l’auteur dans deux recueils : « Pièces rapportées » et « Toute ressemblance ». Cependant l’ensemble de l’œuvre de Gérard Barry compte de nombreuses autres poésies et mériterait certainement d’être publiée.

Peut-être n’est-il pas trop tard.

Lucien BERGERY



                      Nous partageons également cet enregistrement quand Gérard récitait ces textes.




Je sais écrire
Je sais boire
Je sais attendre
Je sais dire oui
Je sais dire non
Je sais partir en voyage
Je sais revenir de voyage
Je sais dire que vous vous trompez
Je sais me coucher tard
Je sais me lever quand il faut
Je sais croiser les regards
Je sais appuyer sur les paupières pour me faire des couleurs et des formes
Je sais me masturber (mais pas toujours aussi bien)
Je sais me soigner quand ce n’est pas trop grave mais c’est toujours grave
Je sais me raser dans tous les sens du terme
Je sais cirer les chaussures de toute la collectivité
Je sais envoyer des cartes postales
Je sais qu’ils ont tous des mentions TB au Bac à 17 ans
Je sais que mon ministre est un “ m’as-tu-vu ” que ma ministre est de la même bande
Je sais qu’il y a des risques pour la qualité du Beaujolais cette année
Je sais que les thérapeutes sont efficaces et que des médecins lyonnais ont trouvé mieux
Je sais que nul n’est irremplaçable
Je sais que le format du papier sur lequel on écrit même vite, indispose la pensée
Je sais que je suis seul
Je sais qu’il pleure sur la ville comme il pleut sur mon cœur
Je sais qu’ils font des extra
Je sais que le vin de Toto est meilleur qu’en 1970
Je sais que l’union de la gauche est impossible et toujours à l’ordre du jour
Je sais que mon père et ma mère sont morts l’un longtemps avant l’autre et que j’en bafouille
Je sais que mon aspirateur va tomber en panne
Je sais que Robert Hue est très emmerdé en ce moment

9 septembre 1997

……………………………..

Petite recette pour s’ennuyer
Prenez un mariage bien frais
Avec des gens que
Vous ne connaissez pas
D’autres que vous n’avez
Pas vus depuis vingt ans
Allez à la Mairie
A l’église
Attendez
Courez à la voiture
Chercher un parapluie
Non ce n’étaient que quelques gouttes
Attendez
Promenez-vous dans quelque rue déserte de province
Forcez-vous au souvenir
Prenez l’apéritif sur la terrasse
Attendez
Ecoutez les plus beaux
Fleurons de l’école de musique
Passez à table vers vingt et une heures
Attendez
Ecoutez le groupe de musique irlandaise
Dansez quelque peu
Voici la pièce montée
Engagez quelques conversations
Sur un ton badin
Faites connaissance avec votre petit cousin qui n’avait que sept ans la dernière fois que vous l’avez vu
Attendez
La pièce démontée
Sortez pour fumer et guetter sourdre l’orage
Vers quatre heures
Gagnez vos chambres
Sans pleurer. Attendez.

……………………

Simple Baptiste
à peine né
s’aventure dans le patrimoine
Baptiste un jour

………………………………


J’ai fait rempailler mon tabouret chez les manouches du marché du mardi devant la pharmacie vers chez Lulu.
On tape dans la main pour trois cents francs et on n’en parle plus
Du tabouret
De la paille
Des eaux nues
Désormais
Tout est à trois cents francs entre nous

Je peux même me faire rempailler pour le même prix

………………………………………..

Ma poule, ma vénale, ma tchétchène, ma fun, ma gavotte, ma
favorite, ôte tes petites pantoufles
sous la moquette obscure,
Reviens à charge aussi souvent que possible
Ma poule, ma coquette, ne fais surtout plus de politique,
dédaigne les courtisans.
Passe la main .
Ma poule, ma confidente, ne change pas incessamment
d'adresse, de liste rouge en liste rouge.
Ma poule, ma taciturne, reviens au combat.
Tu sais très bien où est la ferme.
Sinon, j'annonce la couleur:
Mon seul pied nu valide
A qui veut bien le prendre
Et sans publicité
Ma poule, mon vide, ma vidéo, mon absence au parloir mon
hiatus
Ma chiquenaude,
Mon abandon
Ma poule, ton ergot, ma bassesse.

…………………………………….

Les seins durcis par la présure
Et claquant fort des dents
Elle sortait par tous les temps
Le commissaire je le jure
Lui fit quand même un gros enfant.
Sur le chemin de la fruitière
Défendu par trois bidons blancs
Voici venir son amoureux
La peau lui tend.

…………………………………….

Tu vois, je connais le régime
Des rêves
Mois humiliés, main leste qui me dure
Homme des deux péninsules
Outre neige, les corps sont semblables:
Col à peine au-dessus de l'eau
Traîne l'amour
Suprême. A une heure près.

……………………….

Si nous prenons la suite enfin, les accidents, les coups de
poing du Prince, les comptes réglés, si nous passons
soigneusement sous silence l’indignation et le désœuvrement quand l’ouvrage est immense, si nous taisons
le profit...Alors nous retrouverons les mêmes chevets, les
corps à corps avec la nuit, l’indisposition des choses et la
débauche de toutes forces adjacentes.

…………………

Souvenir du 1er mai 81

Dans l’attente de quelqu’un qui
Me voulait du bien, je crois, par un jour sans ouvrage,
Manifestement, la nuit est tombée vers midi
Les historiens auront à répondre
De cette moisissure de la lumière qui
Vous précipite tranquillement du jour au lendemain

………………………………………

Dernière minute Boname…

Je préfère t’avertir tout de suite :
Le flamenco n’est pas fait
Pour les grosses blondes –
une guitare ça se touche
par intermittence
comme une gerçure.

………………………….

Vrai cinéma
« J’en ai tordu des baïonnettes » anonyme Villié-Morgon
1960

Le premier paramètre, non négligeable,
est d’ordre orthographique.
Des baïonnettes j’en ai tordues. etc…, etc…
Images de mots et mots d’images
Le deuxième paramètre

Dans une maison du dix-huitième siècle,
une quinquagénaire nymphomane se frotte
les seins au savon
Elle en a tordu
C’est tout un passé
 


l’intégralité des deux recueils de poésie sont consultables sur le blog de Jean-Pierre RISSOAN
Le site de Denis JAMBON – Paysan – Vigneron
Un texte de Noël CASALE : Dimanche 14 août, Gérard Barry

Il va sans dire que la rubrique des commentaires serait heureuse de recevoir des souvenirs, des anecdotes …


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