journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
AVRIL 2015
les dialogues du grain de sel
« Madame la ministre, même si on tient encore les murs, il y a le feu ! »
par Stéphane et Philippe

Les attentats de Charlie Hebdo et de l’hypermarché kasher ont violemment ébranlé les valeurs qui fondent notre République. Les réponses apportées depuis oscillent entre des solutions sécuritaires et l’opprobre contre l’Ecole, évidemment responsable de tous les maux de notre société, sans finalement interroger des causes plus profondes.
« Le Grain de Sel » a souhaité interroger Judith Wiart, professeure de lettres et d’Histoire dans le lycée d’un quartier que l’on dit « sensible ».


Judith Wiart  est Professeure au lycée des métiers, du bâtiment et des travaux publics Tony Garnier de Bron.


Tout d’abord comment as-tu vécu les instants et les semaines suivant ces attentats ?


J’étais en formation les jours de ces crimes effroyables et c’est un sentiment de stupeur et de profonde tristesse qui m’accompagnait alors. Charlie Hebdo, c’est toute ma jeunesse car il était naturellement présent à la maison au point d’ailleurs de choquer certains parents de mes copines qui, dans les années 1970, le trouvaient pornographique ! 

Mais, pour mes parents, la présence de Charlie Hebdo était non négociable car la liberté de s’exprimer et la confrontation à la pensée différente faisaient partie intégrante de ma construction. C’est donc un rapport affectif à Charlie et ses journalistes qui a rendu mon émotion encore plus vive. Je peux comprendre que pour ceux qui n’ont pas eu cette « culture Charlie », notre connivence fraternelle avec Wolinski ou Cabu ait pu surprendre.

Comment s’est passé le retour devant tes élèves ?


Il fut très compliqué bien évidemment, car notre institution publique ne nous a pas suffisamment armés pour de tels chocs sociétaux et, surtout, devant les contradictions de nos propres modes de pensée et d’actions. 

Certains de nos élèves de culture musulmane ne comprennent pas pourquoi « on » s’acharne à se moquer du prophète, pourquoi Dieudonné est « censuré » et pas Charlie Hebdo, pourquoi la liberté d’expression est valable pour les uns et pas pour les autres. Les réactions sont complexes, les réponses tout autant.
En filigrane apparaît aussi le violent rejet de la stigmatisation, l’obligation d’intégrer le « creuset français » alors que certains de mes élèves sont français depuis 3 ou 4 générations. Le terme « d’intégration » pour évoquer cette génération n’a donc aucun sens pour moi. Est exacerbé aussi ce sentiment qu’en tant que jeunes français de culture musulmane, ils sont d’abord perçus comme musulmans avant d’être Français et donc de ne pas être des citoyens à part entière.

Ce que j’énonce ici est bien évidemment mon ressenti par rapport à ce que je vois dans mon établissement scolaire et il faut se garder d’en faire une théorie d’ensemble. En même temps nous ne devons pas cacher tout cela sous le tapis car les attentats de janvier ont exacerbé des situations préexistantes.

Ainsi, nous n’avons pas le droit de nier que cette période éprouvante a vu des élèves de notre lycée issus du monde rural multiplier les clichés et les dessins provocateurs contre les musulmans. 

Nous n’avons pas le droit de nier cette réalité, comme nous n’avons pas le droit de nier le sexisme de nombreux élèves, leur violence due à un malaise social ou familial contre lesquels nous sommes impuissants, mais aussi un antisémitisme présent, et je tiens à le préciser avec fermeté, dans toutes les couches sociales, les milieux géographiques et les cultures.

Nous n’avons pas non plus le droit de nier leur cynisme et leur dérision face à nos valeurs que nous pensions communes car pour certains d’entre eux rien ne compte, rien n’est important, à part l’argent et le « tout, tout de suite ». 
Notre société du matériel et du zapping a engendré un individualisme qui se désintéresse du bien commun et fait de l’intérêt général une variable d’ajustement pour nos propres intérêts. 

Nous n’avons pas le droit de nier qu’une grande partie des jeunes de notre lycée s’est suradaptée à ce système inégalitaire et injuste. Cette suradaptation trouve en plus un terreau parfait à son développement grâce aux théories complotistes qui fleurissent sur la toile et la télé qui «vend à Coca-cola, par exemple, du temps de cerveau humain disponible». 

L’un des enjeux pédagogiques fondamentaux est la formation de nos jeunes au décryptage de l’information et des pièges de l’information sur internet. Il me semble aussi urgent de développer, dès le collège, la formation à un enseignement qui permette la mise à distance critique et la construction de la pensée par la philosophie, notamment les philosophies arabes mais aussi le droit, les sciences économiques et sociales. En effet, en Lycée Professionnel on demande aux professeurs de Lettres-Histoire de prendre en charge l’éducation civique (et bientôt « morale »). Une approche par le droit, l'histoire et la philosophie, plutôt que par la morale, serait plus intéressante pour avoir le temps, les moyens et le droit de penser.

L’école a encore été montrée du doigt ?


Quand la Ministre de l’Education explique qu’« il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves […] et ces questions nous sont insupportables », ce sont les fondements-mêmes de notre démocratie qu’elle fragilise car elle remet en cause le droit des jeunes à s’interroger, à critiquer. Nos élèves ont « le droit » d’être choqués par ces caricatures, ont « le droit » de les critiquer. Et puis, qui est ce « nous » ? Les élites ? L’oligarchie en place ? La majorité contre les minorités ? Ces paroles divisent et clivent la société alors que c’est d’union dont nous avons besoin.

L’école doit donner un cadre qui permet cette critique, qui permette, par la conviction et non par l’imposition, de faire de nos élèves des citoyens à part entière de notre République. La laïcité en est un élément important, encore faut-il donner les moyens pédagogiques à la communauté éducative pour répondre correctement à des annonces comme la minute de silence ou l’éducation civique et morale.
Ces décisions sous le coup de l’émotion (et de la communication) restent incantatoires si elles ne font pas l’objet d’une mobilisation collective qui dépasse largement les murs des établissements scolaires.

En effet, nos villes modernes ne sont plus urbaines car, pour répondre aux enjeux de la grande compétition mondiale, elles laissent sur le bord de la route des pans entiers de la population.
Dans des quartiers stigmatisés et relégués, ne soyons pas surpris que la violence s’exprime ; soyons plutôt surpris qu’elle ne s’y exprime pas plus. L’école ne peut pas tout et certainement pas colmater les brèches dues au délitement des institutions et à la destruction des services publics, de la vie associative et culturelle ou de l’éducation populaire. 

On uniformise les programmes, sans donner de moyens en heures, on met le même nombre d’élèves, progressivement, dans les classes des lycées professionnels et dans celles des lycées généraux, au nom d’un égalitarisme pernicieux. Car, faire cours à 35 élèves dans un lycée élitiste ce n’est pas la même chose que faire classe en lycée professionnel devant 35 élèves arrivant parfois par défaut dans des sections subies plus que choisies. 

L’un des autres exemples probants et affligeants est le passage de 18 à 24 élèves en 3e DP (Découverte Professionnelle) là où les élèves ont le plus besoin d’attention et d’aide individuelle pour construire leur projet professionnel.
Les lycées généraux et professionnels se trouvent exclus de la nouvelle carte du REP (réseau d’éducation prioritaire) sous prétexte d’une nouvelle distribution des moyens devant bénéficier aux écoles primaires. 

Ainsi, on laisse à l’abandon des établissements du secondaire dans des secteurs en perdition et qui, jusqu’à présent, bénéficiaient d’aides et de moyens (dédoublement des heures notamment pour les classes d’élèves les plus en difficulté). 

Ces choix politiques équivalent, selon moi, à un meurtre social à long terme. Sans oublier qu’au nom de politiques austéritaires, on réduit les dépenses extrascolaires qui permettaient aux jeunes de découvrir de nouveaux horizons qui participent de leur émancipation.

Oui, il faut des politiques spécifiques et renforcées dans nos quartiers populaires ! Oui il faut revoir nos politiques urbaines pour éviter l’agrégation des classes supérieures dans des quartiers volontairement coupés des réalités de notre société, et la ségrégation des classes populaires dans des quartiers relégués où s’exacerbent toutes les violences de notre société inégalitaire !

Et si les écoles de ces territoires ghettoïsés n’explosent pas, c’est que leurs murs sont encore tenus par des équipes pédagogiques qui, contre vents et marées, tiennent la barre d’un navire dont le capitaine préfère des opérations de communication à la prise en compte sérieuse des maux profond de notre système éducatif. 

Ah si notre Ministre de l’Education(1) pouvait juste prendre ma place durant une journée pour, réellement, se faire une opinion de la situation…
Cette immersion en grande profondeur lui permettrait de comprendre la souffrance et l’impuissance des professeurs devant des classes d'élèves difficiles et sans repères. Il faut être sacrément épanoui et équilibré pour supporter cette pression. L’enseignement, tant critiqué, demande une énergie énorme et une capacité d’écoute, de compréhension de la « petite société » qu’est une classe.

Le dialogue est une alchimie longue et complexe qui ne peut se satisfaire d’un pseudo consensus lors d’une minute de silence quelque peu factice qui, sans le dire, stigmatise une partie de nos concitoyens.

La culture, l’éducation populaire sont-elles des réponses à ce délitement de la « communauté de citoyens » ?


Totalement, l’éducation populaire et la culture doivent être de puissants leviers pour retisser ce lien, pour recréer des ponts qui permettent de lutter contre les obscurantismes et les replis communautaires. Quand je parle de repli, je pense aussi à celui des classes bourgeoises à qui, bizarrement, on ne fait jamais le reproche de ne pas « être intégrées » au creuset français. 

Malgré les contraintes budgétaires et la complexité administrative pour monter des dossiers de subventions, je m’oblige à mettre en œuvre un projet culturel pour mes élèves, car devant la complexité de nos sociétés et les millions d’informations qui circulent sur internet, il y a une impérative nécessité à permettre aux jeunes de prendre le temps de la réflexion et du débat. La création artistique est sans aucun doute un levier parfait car il instille la sensibilité et permet le croisement de cultures et de regards différents extrêmement féconds pour l’émancipation individuelle et collective.

Ainsi la compagnie Excès-Terra Cie réunira dans un même projet, cinq compagnies de spectacle vivant - Excès Terra Cie, Anou Skan, Artoupan, le Désordre et Soulier Rouge – et proposera des rencontres avec les élèves et leurs enseignants du second degré sur deux années scolaires de cinq établissements scolaires très différents géographiquement et sociologiquement. 

La compagnie invitée dans l’établissement proposera un cycle d’éducation artistique qui débouchera sur la création d’un spectacle dans lequel les élèves seront mis en scène. Durant le mois de juin, nous proposerons les cinq représentations croisées dans les cinq établissements, sous la forme de tournées, des artistes en herbe que sont devenus les élèves, pour que chaque communauté scolaire se rencontre.
L’éducation populaire est aussi au cœur de cette démarche et il sera indispensable d’impliquer une structure culturelle locale, comme un théâtre, un centre culturel ou une maison des jeunes et, comme nous souhaitons que ces spectacles restent gratuits, nous solliciterons rapidement les collectivités locales et les lycées pour un partenariat afin de lancer ce passionnant projet dès septembre 2016. La difficulté réside toujours dans le fait de trouver des financements pour faire aboutir ces projets.

Enfin, je voulais terminer en rappelant que l’on ne peut pas répondre à la crise systémique que nous vivons par de simples gadgets techniques (les tablettes numériques dans les classes ne sont qu’un outil pas une solution) ou symboliques, qui finalement ne remettent pas en cause la violence inhérente à ce système. Si nous insistons sur la place de la culture et l’impératif renforcement de l’éducation populaire, c’est qu’il en va de la pérennité des valeurs de notre République. Les replis, les peurs et la montée du vote Front National ne sont pas des fatalités.

Car si nous avons le droit de ne pas être tous « Charlie », nous devons tous être la République. Ce sera long, mais qui ouvre les yeux peut voir loin.

Photo : Stéphane


(1) Je vous conseille la lecture de la chronique de Nicole Ferroni sortie il y a un an et terriblement d’actualité : http://blog.soseducation.org/nicole-ferroni-benoit-hamon/


2 commentaires

De Cécile - Envoyé le 04/05/2015 09:36:11
Ça, c'est dit, et bien dit! J'ajouterai juste la difficulté du positionnement du prof laïc républicain et souvent femme devant des élèves qui se revendiquent avant tout le reste d'une identité religieuse souvent en opposition franche avec les valeurs portées par l'école..... On n'est pas d'abord un jeune, pas d'abord une fille, pas d'abord français ou de telle ou telle origine mais d'abord et presque seulement défini
par sa foi.... Et c'est pratiquement le seul objet qui suscite des réactions lorsque q´il s'agit de discrimination,... Le
sexisme, l'homophobie, l'antisémitisme n'en parlons pas tout ça c'est rien... La République à ce propos ne peut que constater une échec cuisant...
De martifalc - Envoyé le 02/05/2015 19:12:34
Cet article me fait chaud au coeur ; j'étais présente dans la rue le 11 janvier pour défendre les valeurs de la République : LIBERTE EGALITE FRATERNITE
Je n'étais pas" charlie" et ne portais aucun signe distinctif .

J'étais une citoyenne !


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