journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
FÉVRIER 2020
polyculture
J’essaie de tuer personne de Sammy Sapin
par Grégoire

Si vous croisez Sammy Sapin une nuit au fond d’un couloir, vous êtes dans la merde.
Vous vivez dans des abîmes de douleur. Vous vous faites dessus. Vous allez bientôt mourir. Vous n’êtes déjà plus capable de reconnaître vos enfants, de vous laver ou d’avaler sans aide une cuillerée d’ersatz de hachis spongieux.
Pire : Sapin n’aura aucun d’état d’âme à vous enfoncer des aiguilles dans la peau, une cuillère au fond de la gorge, à vous déshabiller, à vous farfouiller dans l’urètre avec une sonde.
Et pourtant Sapin n’est pas méchant.
Sapin est infirmier.


J’essaie de tuer personne, le nouveau livre de Sammy Sapin, aux éditions Le Clos Jouve, n’est pas exactement un témoignage. C’est le récit, en vers, d’une initiation. Celle du double de l’auteur, à l’époque où il faisait ses premiers pas dans le soin.

On suit donc notre héros devant son jury d’examen et à l’institut de formation. Puis ce sont les premiers postes, l’intérim. Il faut s’adapter très vite, apprendre à gérer le stress, gérer aussi son propre rapport à l’autre, aux corps, aux fluides. Et les gestes techniques : installer un cathéter, trouver une veine ou un méat, nécessitent de développer une sorte de septième sens, qui n’est pas exactement le toucher – comme travailler de nuit n’est pas exactement comme travailler, ou pas uniquement, mais une autre façon de s’exprimer, de se mouvoir, d’exister.

L’initiation est aussi spirituelle : infirmier n’est pas un boulot comme les autres, c’est un travail sur la souffrance et la mort.

« La première fois que je travaille de nuit/dans la première chambre que j’ouvre/le premier patient que je vois/est mort. /Un macchabée ! /Un macchabée dès le départ je me dis que c’est/mauvais signe. /Mais en réalité/l’équipe de réanimation vient rapidement/on masse on injecte des substances spéciales réanimation/on fait ce qu’on peut »

Dans ce travail, se blinder est une question de survie. À cet égard, un personnage assez hilarant de formatrice véhémente et transpirante de l’IFSI, une sorte de Saint Jean-Baptiste bourré au Tabasco, est très claire :

« Ceux et celles parmi vous qui/détestent réellement faire mal/quitteront cette/formation avant/la fin de la deuxième année. »

Lorsqu’on lui pose la question, l’auteur ne dit pas autre chose : « Si tu veux rester en vie dans ce travail, tu dois abandonner une partie de ton humanité ». Car dans le soin, aucun geste n’est sans conséquence. Vous réglez mal l’eau pour laver un jeune homme atteint d’une tumeur ? Aussi anodine que paraisse une telle bourde, il faudra désormais vivre avec :

« Je vais rester pour lui le type/qui l’a brûlé/pendant une de ses dernières douches./Et je vais rester pour moi-même le type/qui a ébouillanté ce type/pendant une de ses dernières douches. »

À cette culpabilité de faire mal s’ajoute celle d’être bien portant. L’infirmier Sapin développe une tendance malsaine à regarder les gens dans la rue en se répétant qu’« on finit tous par se faire dessus ». Il n’est pas le seul à se colleter avec ce genre de vérités dernières : le soignant sapinien tient du moraliste du XVIIe siècle. Le livre abonde en figures d’infirmières et d’aides-soignantes quasi stoïciennes, dont les longues nuits se passent à penser leur pratique. Le métier d’infirmier est-il une planque de philosophes pour apprendre à mourir ? Quand on aborde la question, Sapin nuance :

« Mes personnages ont ce côté vieux sage, parce que ça existe, et c’est à ceux-là que je m’intéresse dans ce livre. Mais beaucoup de professionnels de la santé font leur boulot machinalement. Et puis tout ce que tu apprends sur ton rapport aux patients, la douleur et la mort des autres, ne te vaccine absolument pas des émotions de ta vie personnelle, le décès de tes proches, la maladie de ton chien, les histoires d’amour foireuses... »

Ajoutons que ces sages sont presque exclusivement des femmes. Avec un taux de mélanine souvent élevé, surtout chez les aides-soignantes :

« A 14h00 en sortant des vestiaires/j’aperçois/affalées sur des banquettes/dans toutes les positions autorisées par l’anatomie/un long étalage d’aides-soignantes/dont la couleur de peau va/du noir charbonneux/au marron clair tirant sur le jaune de la/châtaigne auvergnate dans sa/prime jeunesse. /C’est l’heure de la pause, pour elles. »

En filigrane se dessine une espèce de ségrégation sournoise. Car ces professionnelles sont, socialement, médiatiquement, invisibles :

« Dans la plupart des séries sur l’hôpital/on parle beaucoup des médecins/on explore la psyché du Dr Doug qui a des problèmes à cause de l’alcool/et à cause des femmes/éventuellement on peut aussi causer de l’infirmière/à condition qu’elle soit vêtue de rose amoureuse du Dr Doug et se suicide/à la fin de la deuxième ou de la troisième saison/mais/on ne parlera pas ou très peu ou à peine/des agentes de service hospitalière qui ne seront que des ombres ménagères/perdues au fond d’un plan/et/on ne montrera quasiment pas d’aides-soignantes, en tout cas jamais/au grand jamais d’aides-soignantes en train de faire leur travail/car il n’y a rien de plus infilmable/qu’une aide-soignante qui fait son travail. »

En réalité, dans ce monde de blouses et de valoches sous les yeux, on croise très peu de médecins. « Les médecins existent peu pendant les heures de boulot, dit Sapin. Ils n’ont pas la même temporalité, pas du tout le même contact avec les patients. » Cette méconnaissance médiatique prêterait à sourire si elle ne trahissait pas une dévaluation des métiers du soin :

« Quand je dis que je suis aide-soignante dit-elle/les gens disent ah/ah tu es aide-soignante/(…) et ils pensent/elle torche des culs quoi/voilà les gens me prennent pour une torchecul ou une torchemerde/et c’est vrai/c’est vrai que je torche des culs et que j’essuie la merde/mais c’est tellement triste/tellement triste et idiot de penser que ça s’arrête là/(…) une aide-soignante elle/REMPLACE un MEMBRE/si la personne a du mal avec son bras qu’elle galère pour manger/eh bien je serai son bras/si elle a du mal à marcher je serai sa jambe »

S’ajoute à ça l’impossibilité grandissante de faire son travail correctement, l’hôpital public en cours de destruction. Une réalité que Sapin montre par la bande, et sans pathos. Parce que Sapin a horreur du pathos, mais aussi parce que cette réalité est tellement intégrée qu’elle paraît normale :

« Hôpital Santé Patient Territoire:/c’est le nom de la loi de 2012/qui a mené les choses, l’hôpital/où il en est actuellement. /Qui a poursuivi le travail de sape/et de destruction que d’autres lois, /avant elle, avaient entamé. / (…) Sans se plonger dans les textes, /on peut sur place/facilement constater les dégâts. /Il suffit de demander aux anciennes. /
Elles vous parlent d’un monde où il y avait le temps. /Où il y avait les effectifs. /Où on remplaçait les collègues absents. /Où on pouvait prendre sa pause. /Et uriner, oui, dans ce monde-là, /on avait le temps d’aller uriner. »

Ce qui n’empêche pas les instants de grâce. Un jour l’infirmier ouvre une porte et trouve une patiente et son mari échangeant un long baiser, avant d’expliquer « avec fierté » être mariés « Depuis soixante-deux ans/monsieur l’infirmier/depuis soixante-deux ans ». Beaucoup de beauté aussi, dans le trac qui prend Sapin lorsqu’il doit attacher le soutien-gorge d’« une vieille dame très chic ».

Et puis, peu à peu, malgré tout, le métier rentre. Sapin, peu à peu, devient infirmier. Il trouve une veine les doigts dans le nez, il ressent moins l’urgence de bassiner sa compagne avec des histoires de moignons et sanie. En prime, il s’est rendu disponible à de vrais petits miracles :

« Tant qu’on ne s’est pas occupé/de vieilles dames dépendantes on ne réalise pas à quel point/les jeunes femmes indépendantes/sont formidables:/elles se lavent toutes seules
choisissent elles-mêmes leurs vêtements le matin/se parfument seules/vont toutes seules/aux toilettes »

Toutes ces compétences soi-disant évidentes nous ont coûté des efforts considérables dans notre petite enfance. Prendre conscience de ce qui n’est pas évident, c’est peut-être ça, être infirmier. En tout cas, c’est certainement ça, être écrivain.

Grégoire Damon


Né en 85 à Lyon, Sammy Sapin a été fonctionnaire de catégorie A, intérimaire, vacataire, contractuel, puis salarié du privé en contrat à durée indéterminée.
Disciple non reconnu, non légitime de Louis Scutenaire, Georges Perros et Shirley Jackson. Admirateur transi de Gaétan Soucy, Ivar Ch’vavar et Angélica Gorodischer.
Il est l’auteur de plusieurs livres dans différents genres chez divers éditeurs : Deux frères (Polder, 2016), Guide de la poésie galactique (Gros Textes, 2018), C’est meilleur que n’importe quoi (Cactus Inébranlable, 2018), Faites comme si vous étiez morts (L’arbre Vengeur, 2019). Co-taulier, avec Grégoire Damon, de la revue Realpoetik.


Audio : Emission spéciale Cabaret poétique (Damon, Houdaer, Le Querrec, Sapin)

Le Cabaret poétique de Lyon étant annulé le 15/03/2020
une Emission Radiophonique accueille ses protagonistes.
Frédérick Houdaer nous parlera du Cabaret poétique, qu'il a créé il y a dix ans.
Grégoire Damon, Perrine Le Querrec, Sammy Sapin nous feront entendre des extraits de leurs dernier livres.

un peu plus ample, un peu moins moche
(Grégoire Damon, éd. Vanloo)

Rouge pute
(Perrine Le Querrec, éd. la Contre allée)

J'essaie de tuer personne
(Sammy Sapin, éd. Le Clos Jouve)



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