journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
SEPTEMBRE 2019
polyculture
Le Clos Jouve : L'édition à rebrousse-poil
par Etienne

Pour monter une maison d’édition aujourd’hui, il faut une bonne dose d’héroïsme ou une tendance kamikaze. C’est sans doute un mélange des deux qui a poussé Philippe Bouvier et Frédérick Houdaer à fonder les toutes jeunes Editions Le Clos Jouve. L’un est « militant depuis 35 ans, agitateur culturel depuis 25 ans, syndicaliste principalement autour des questions de la santé au travail et de l’éducation populaire depuis 20 ans, cinéphile depuis toujours » ; l’autre, écrivain, éditeur, a dirigé deux collections déjà, donnant naissance à une trentaine de titres.

Entretien.


Une déclaration d’intention de leur cru avertit le lecteur qu’il n’est pas question d’astiquer les tendances éditoriales dans le sens du poil : on ne trouve ici ni roman, ni livre de cuisine, ni manuel de sexologie tantrique. « Dans une période éditoriale où le formatage est la règle, où le roman règne, les Éditions Le Clos Jouve – sises à Lyon – publieront tout texte à nos yeux essentiel (inédit ou épuisé), sans rien s’interdire : ni le champ littéraire, ni le champ politique, ni le champ historique. »


Trois titres sont d’ores et déjà sortis des presses (septembre 2019) : Toutes mes pensées ne sont pas des flèches, un recueil de micro-nouvelles absurdes signé Jindra Kratochvil (auteur tchèque, francophone, vivant à Lyon), et deux essais, l’inédit La Rome d’Ettore Scola de Michel Sportisse et la réédition Profils perdus d’Antoine Vitez de Jean-Pierre Léonardini.

En pleine canicule, on a gravi la colline de la Croix-Rousse pour rencontrer les deux capitaines de ce singulier bâtiment.

- Pouvez-vous nous dire quel a été le moteur de la fondation des éditions Le Clos Jouve ?

Frédérick Houdaer : - Nous avons tous les deux un gros parcours de lecteurs. Le paysage éditorial a considérablement évolué en 30 ans, et pas forcément dans le bon sens. En 2019, il est facile de dresser un état des lieux : il faut faire du roman ou rien. Toute considération économique mise à part, il n’y a jamais eu autant de travail pour des éditeurs hors du champ romanesque.

Philippe Bouvier : - Dès les premières discussions, on s’est très rapidement mis d’accord sur ce qu’on ne voulait pas. Les trois collections correspondent à trois grands axes, mais les possibilités restent ouvertes. Le pari est certes de publier de bons textes, mais pas seulement : si on travaille avec le graphiste Malte Martin et son équipe, c’est parce qu’on souhaite offrir des livres d’une grande qualité graphique.

Nous avons souhaité également présenter sur le site internet l’ensemble des personnes qui d’une façon ou d’une autre nous ont permis de réaliser cette excellence :

Malte Martin et Vassilis Kalokyris de l'atelier graphique écouter pour voir, et en particulier Benjamin Fernandes le graphiste maquettiste.

Le photographe Sten Léna (L’image numérique à façon), pour le façonnage des panneaux.

Sébastien Anadon, le webmaster - Concepteur de sites pour les artistes.

Et Papyart, le sérigraphiste historique des pentes de la Croix-Rousse avec l'atelier Chalopin sérigraphie

Ce souci de raconter « les coutures » de la construction de la maison d’édition est constitutif de notre rapport au travail des autres, puisque d’une part, sans collectif, il ne peut y avoir de réalisation et d’autre part, c’est une façon de remercier chacune et chacun.

Ceci étant nous n’avons rien inventé … Dès 1949 Sacha Guitry en préambule d’Aux deux colombes présentait les techniciens et acteurs du film.

*

- Racontez-nous comment s’est fondée votre association.

Frédérick Houdaer : - J’ai rejoint Philippe pour discuter au café du Clos Jouve (boulevard de la Croix-Rousse, à Lyon). Il y a une tradition lyonnaise de nommer les maisons d’éditions d’après des noms de lieux, comme La Fosse aux ours, ou Le Pont du Change par exemple… l’idée de nom m’est venue ce jour-là, mais je ne l’ai pas verbalisée. Ce n’est que plus tard que Philippe m’a rappelé pour me dire qu’il fallait absolument appeler cette maison d’édition Le Clos Jouve !

- Parlons de vos premières publications. Deux d’entre elles (Profils perdus d’Antoine Vitez de Jean-Pierre Léonardini – La Rome d’Ettore Scola de Michel Sportisse) semblent hantées par la présence de Jack Ralite (grande figure du communisme français et du monde de la culture, décédé en novembre 2017).

Philippe Bouvier : - On s’en est aperçu tardivement. Si c’est une hantise, c’est à coup sûr une hantise positive ! Une vie de lecteur est de toute façon une vie hantée, marquée par de nombreuses coïncidences. Dans le livre de Jean-Pierre Léonardini, c’est Jack Ralite qui téléphone à l’auteur pour lui annoncer la mort d’Antoine Vitez. Son hommage à Ettore Scola dans le journal l’Humanité collait parfaitement à la fin du livre de Michel Sportisse. Il terminait son texte par cette phrase : « J’ai tellement aimé cet homme et son cinéma, véritable œuvre de « démocratie insurgeante », comme aurait dit Miguel Abensour. ».
J’ai pour ma part profondément aimé cet homme de culture ainsi que le militant politique intransigeant sur ses convictions toute sa vie durant, mais respectueux des autres, toujours. Cette phrase de Francis Ponge pourrait résumer le combat de toute sa vie : « La meilleure façon de servir la République est de redonner force et tenue au langage. »

**

- Ces deux mêmes titres abordent de front la question du bilan du communisme français et italien du XXe siècle.

Frédérick Houdaer : - Comme pour toutes les choses importantes, ce n’était pas du tout conscient au début.

Philippe Bouvier : - Vaste question … Les deux livres l’abordent frontalement chacun à leur façon avec 25 ans d’intervalle. Jean-Pierre et Michel n’ont rien renié de leur idéal de jeunesse, et cela n’empêche nullement de leur part une analyse lucide.
Dans cette époque de pertes de repères, c’est le moins que l’on puisse dire … Leurs livres respectifs m’aident à me tenir dans la tempête. J’ai souvent en écho ces vers de Jean Ferrat :

En groupe en ligue en procession
Depuis deux cents générations
Si j'ai souvent commis des fautes
Qu'on me donne tort ou raison
De grèves en révolutions
Je n'ai fait que penser aux autres
Pareil à tous ces compagnons
Qui de Charonne à la Nation
En ont vu défiler parole
Des pèlerines et des bâtons
Sans jamais rater l'occasion
De se faire casser la gueule

En groupe en ligue en procession
Et puis tout seul à l'occasion
J'en ferai la preuve par quatre
S'il m'arrive Marie-Jésus
D'en avoir vraiment plein le cul
Je continuerai de me battre
On peut me dire sans rémission
Qu'en groupe en ligue en procession
On a l'intelligence bête
Je n'ai qu'une consolation
C'est qu'on peut être seul et con
Et que dans ce cas on le reste


Le livre de Jean-Pierre Léonardini a ressurgi tout à fait par hasard : un livre prêté, aimé, dont on a découvert qu’il était épuisé. La maison l’ayant édité à l’origine ayant fait faillite, les droits étaient libres…

Frédérick Houdaer : - Les rééditions, on ne pourrait faire que ça tellement il y a de chefs-d’œuvre épuisés !

Philippe Bouvier : - Le Scola de Michel Sportisse, au contraire, est une commande. Michel a écrit de nombreux articles, notamment pour son blog et pour le Grain de sel sur le cinéma, la littérature et la politique italienne, mais, jusqu’à aujourd’hui, il n’avait pas franchi le pas de commettre l’écriture d’un livre. Pourtant, on connaît sa plume et sa culture exceptionnelle. L’on se doutait qu’il portait en lui quelques ouvrages d’importance. Écrire sur Scola était une évidence pour lui mais également pour nous en tant qu’éditeur. Le livre s’est construit progressivement, nourri de longues discussions avec Michel. Puis, le livre achevé, nous avons eu la grande joie d’obtenir une longue préface de Jean-Antoine Gili que nous croisons régulièrement à l’institut Lumière (historien du cinéma, auteur de Ettore Scola : une pensée graphique, Isthme éditions, 2008). Nous avons avec Michel un autre projet pour la suite, sur un réalisateur italien trop méconnu et sous-estimé en France.

***

Frédérick Houdaer : - Dans l’activité d’éditer, il y a quelque chose de l’ordre de l’incarnation. On a vécu une époque charnière entre les XXe et XXIe siècle. À cinquante ans, on peut sentir la pertinence d’un bilan sur cette époque, sur ses conséquences en 2019. À cet égard, être à rebours des tendances éditoriales n’a rien de passéiste, bien au contraire : on est peut-être en avance sur les modes. Le refus du roman est une façon forte de prendre position par rapport à la chaîne du livre. Nous n’avons rien contre le roman, bien au contraire, et nous continuons à en lire des quantités. Mais il n’est pas sain de limiter l’offre éditoriale à un seul genre de littérature.

- Dans votre pratique d’édition à quatre mains, y a-t-il une répartition des rôles ?

Philippe Bouvier : - Nous nous sommes mis d’accord sur un certain nombre de valeurs partagées. Les conditions de travail c’est fondamental ! Chacun apporte ses compétences, ses réseaux et son histoire. Jusqu’ici la dynamique fonctionne bien. Nous nous connaissons depuis longtemps avec Frederick ; néanmoins il nous a fallu accepter de prendre en compte certains de nos échecs (ou semi-échecs) respectifs et tout mettre sur la table en termes de fonctionnement.
Nous partons sur un projet au long cours, il nous faut donc avoir du souffle.
Le choix des textes édités se fait à l’unanimité.

****

Frédérick Houdaer : - Ce qui correspond à notre commune volonté de nous alléger, de faire le deuil d’un tas de choses, de faire naître du nouveau à partir de nos propres expériences, quitte à intégrer nos erreurs et nos échecs ! Qui sait d’ailleurs ce qui peut être considéré comme un échec ? Le plus important, c’est qu’à notre âge, on sait où on en est. Nous n’avons aucune fascination pour la posture de l’éditeur. J’ai moi-même dirigé une collection de romans aux éditions « À plus d’un titre », puis une collection de poésie au « Pédalo ivre ». C’est dire si je suis revenu de toutes les illusions possibles à ce sujet ! La question est désormais : qu’est-ce qui est pertinent pour une maison d’édition ? Qu’est-ce qui a un sens ? Travailler à deux, par exemple, est une chose qui nous paraît pertinente. Et garder à l’esprit qu’il y a beaucoup de travail dans l’édition. On est dans une situation paradoxale : on publie beaucoup trop de livres, mais il manque une dizaine de maisons d’éditions en France ! Tout ce qui est hors du roman est négligé. Il s’agit de relégitimer des choses qu’on a vu discréditer. Et, encore et toujours, de s’inscrire dans un temps et une époque précise.

Etienne Mora

* Malte Martin - photo : Virginie Salot
**Antoine Vitez et Jack Ralite - Les Etats Généraux de la Culture
*** Jack Ralite et Ettore Scola
**** Frédérick Houdaer et Philippe Bouvier




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