journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
AOÛT 2019
travail de mémoire
Benito Mussolini : Le mauvais exemple de Predappio
par Michel S

Ce 29 juillet, date anniversaire du Duce, des centaines d’admirateurs se rendaient, comme chaque année, à Predappio* , commune où est né l’enfant Benito, fils du forgeron Alessandro Mussolini et de l’institutrice Rosa Maltoni. Un pèlerinage de néo-fascistes que commentait, pour l’émission "28 minutes" (Arte), la jeune journaliste Paola Puerari. Un drôle d’itinéraire touristique, en effet… Or, cette année, fait nouveau et désolant, il nous est précisé que le tombeau du dictateur pourrait, grâce au nouveau maire, devenir une attraction touristique. Ce magistrat répondant au nom de Roberto Canali vient d’être placé à la direction de la commune, suite aux élections générales de 2018, plaçant en tête la Ligue du Nord et son leader charismatique, Matteo Salvini. On nous dit également que les habitants de la petite ville de 6 000 habitants, située dans la province de Forli-Cesena (Émilie-Romagne), verraient cette initiative d’un bon œil. On ne le répètera jamais assez : Mussolini n’est pas la version plus « sociale » ou la version plus « ensoleillée » du Führer. Fascisme et nazisme sont frères jumeaux. Manganello et huile de ricin avaient beau être « répugnants » (merci Claude Askolovitch !), ils n’auraient jamais pu résumer, à eux seuls, le fascisme !!! Quant aux idéologues qui tentent de banaliser cette pensée, nous savons d’où ils proviennent. Nous les voyons désormais à l’œuvre dans toute l’Europe. Tous se détestent mutuellement, mais leur unique sujet de haine commune, c’est aussi l’Europe de la paix et de la fraternité. En clair : l’Europe des peuples.
Il n’est, par conséquent, aucunement question de fleurir la tombe du Duce. Il est plutôt question d’enterrer le fascisme définitivement. À bon entendeur, salut !


L’Italie donne décidément, à travers un tel exemple, une image désolante d’elle-même. A-t-elle oublié, à ce point, qui fut Benito Mussolini, et comment fit-il souffrir son peuple, combien le plaça-t-il dans une situation d’humiliation profonde ? Certes, il existe des opposants à une telle dérive : à commencer par l’ancien maire centre-gauche, Giorgio Frassineti qui, excédé par les rituelles cérémonies rendues au Duce – 80 000 visiteurs par an ! – souhaite y créer un « Musée du fascisme » chargé de rétablir la vérité historique. À présent, la Région, confrontée à un tel dilemme, manifeste le même souci. Mais, nous sommes persuadés que des millions d’Italiens ne se résigneront pas à l’idée d’une réhabilitation ou d’une quelconque complaisance à l’endroit du Duce. Mais, avant d’en arriver là – « 28 minutes » aurait dû le signaler – on doit noter ceci : Le 30 août 1957, le gouvernement italien, ayant besoin du soutien de l'extrême droite au Parlement, décidait de rendre la dépouille à la famille Mussolini qui la transférait dans la crypte de la chapelle familiale dans le cimetière de San Cassiano de Predappio.

Au demeurant, il ne s’agit pas simplement de condamner un homme, fût-il exécrable, ni non plus une famille ; le père de Benito était socialiste et c’est ainsi que Benito le fut à son tour. Ce qu’il faut condamner, avant tout, c’est une « idéologie » : une conception totalitaire, verticale du monde (« Le Chef a toujours raison. ») qui dénie à l’individu concret toute indépendance d’esprit. Une conception que Mussolini nomma le fascisme, se servant d’un terme latin, « fasces lictoriae », emblème de l’autorité sous l’Empire romain, autant que des « fasci », corporation revendicative d’origine rurale. Mussolini a bâti sa réputation et fondé son charisme populaire sur ses origines plébéiennes et son appartenance au socialisme – il fut même apprécié par Lénine et Gramsci. Les génies ont forcément le droit de se tromper !


En 1908, il prit part aux luttes des ouvriers agricoles dans la région de Forli. À la suite de quoi, il fut condamné à trois mois de réclusion. L’année suivante, il devint directeur de « Lotta di classe » dans lequel il livre un combat sans merci contre le réformisme. Il parle, à ce moment-là, comme notre chère Rosa Luxembourg, lâchant à propos de la social-démocratie ceci (« le socialisme des tagliatelles », c’était aussi son expression) : « Un grand cadavre qu’il faut enterrer pour donner naissance à un nouveau parti socialiste révolutionnaire. » Placé ensuite à la tête de « Avanti ! », l’organe des socialistes, il lui fait accroître sa diffusion. C’est en outre un orateur aux dons extraordinaires. Au Congrès d’Ancône qui s’ouvre le 26 avril 1914, à la veille de la Guerre – Mussolini n’est pas encore interventionniste – il y remporte un triomphe – déjà, dirions-nous ! – Il est alors un tribun parlant au nom des masses populaires les plus démunies, prônant la révolution sans retard. Or, cette même année, au cours de la « semaine rouge », il est comme tout le monde, c’est-à-dire « pris au dépourvu ». Son retrait est d’autant plus remarqué : il invite les travailleurs à renoncer à la grève générale ! Fin de la première séquence.

Début de la deuxième séquence : Angelo Tasca, dirigeant socialiste de « gauche », auteur d’un ouvrage qu’on lira avec profit**, et qui connaissait très bien le dictateur, écrit ainsi, au sujet de la Marche sur Rome*** (28 octobre 1922) :

- « Les historiographes officiels du fascisme n’en doutent point ; d’autres le nient, en se fondant sur le témoignage de certains collaborateurs du Duce, qui nous le décrivent hésitant, désireux d’un compromis, jusqu’à dire qu’on « a dû le pousser à Rome à coups de pied » ; d’autres enfin le représentent misant sur tous les tableaux, traitant avec tout le monde et trahissant tout le monde, pour ne se décider qu’à la dernière minute suivant les circonstances et son propre intérêt . » Quelques pages plus loin, on y lit encore ceci : « Pourquoi Mussolini, qui a tout fait pour que les colonnes fascistes n’avancent vers Rome, veut-il maintenant qu’elles entrent à pied par les portes de la ville ? C’est que, son gouvernement étant désormais constitué, il faut absolument qu’il y ait quelque chose qui ressemble à une « marche sur Rome » ; il est utile que s’établisse autour de son avènement au pouvoir une auréole d’héroïsme et de violence, qui lui permette de se dégager des vieilles procédures et des anciennes combinaisons. » (p. 326)


Tout Mussolini est dans ces deux séquences. Comme tous les démagogues, il n’est révolutionnaire qu’en apparence. Il est perspicace mais point trop courageux. Il manœuvre, et c’est pourquoi, il donne toujours l’impression de trahir. En réalité, « il ne s’encombre de préjugé d’aucune sorte. Il sait assimiler tout ce qui lui est utile », affirmait Ivanoe Bonomi, dirigeant socialiste réformiste qui tenta vainement d’endiguer les brutalités fascistes. Il ajoute que « tous ces éléments discordants (fiumanisme de D’Annunzio, socialisme et nationalisme) Mussolini les a peu à peu assimilés et fondus à sa personnalité », c’est-à-dire à sa sauce malsaine, mélange de fausse grandeur et de culte de la violence qu’il a emprunté, pour une part, à Georges Sorel. Sur le plan de la personnalité, on sera tout autant confondu : l’histrion côtoie l’imposteur cultivé et élégant (voir le film de Franco Zeffirelli : « Un thé avec Mussolini »), le méchant vengeur se transforme en bravache sincère, le Tartarin redevient soudainement un citoyen modeste. « Au fond, un culte de soi-même exclusif, j’allais dire féroce », dit Antonio Salandra, représentant de la droite parlementaire qui précise d’ailleurs qu’il ne subsiste en lui « aucune discrimination entre le bien et le mal, pas le moindre sentiment du droit : dans l’ensemble, une force de la nature qui ne peut être contenue, sinon par des forces plus grandes. » Quant à son antisémitisme, réel, sur le plan des faits, à partir de 1937, il laisse songeur. Cet homme à femmes ne fut-il pas l’amant passionné de Margherita Sarfatti, une intellectuelle juive liée au Parti socialiste ? Ne déclarait-il pas à Emil Ludwig, lui-même Juif : « « L’antisémitisme n’existe pas en Italie. […] Les Juifs italiens se sont toujours bien comportés comme citoyens, et comme soldats ils se sont bien battus. » ? Enfin, en août 1934, il s’exprime à Ostie de cette manière : « Il n'y a plus de races à l'état pur. Même les Juifs ne sont pas demeurés sans mélange. Ce sont précisément ces croisements heureux qui ont très souvent produit la force et la beauté d'une nation. Je ne crois pas qu'on puisse apporter la preuve biologique qu'une race est plus ou moins pure, plus ou moins supérieure. Ceux qui proclament la noblesse de la race germanique sont, par un curieux hasard, des gens dont aucun n'est réellement germain... Une chose analogue ne se produira jamais chez nous. La fierté ne nécessite pas un état de transe provoqué par la race. » « Mais, l’Histoire c’est le mouvement : un jour une chose, demain, une autre, et toujours la guerre, la guerre… », voilà ce que pensait, tout autant, l’agitateur fasciste. Du coup, et, pour faire bonne mesure, pour être « niveau », dirions-nous, fût-il indispensable d’institutionnaliser les théories raciales et donc l’antisémitisme.


Quoi qu’il en soit, la révolution, il la laisse faire par d’autres : pourvu qu’elle le conduise, sans coup férir, au pouvoir, ce pouvoir qu’il veut sans faiblesse, organisé par le Chef et pour le Chef ! (« Tout conduit vers l’État ! » (Ndlr : L’État c’est Lui !) Cet opportuniste exemplaire aura pourtant ouvert la voie à un système totalement inédit, un système que la bourgeoisie italienne ne prévoyait guère, s’imaginant que Mussolini et ses squadristes se contenteraient de jouer, en leur faveur, le simple rôle de figurant au « maintien de l’ordre », le plus sanglant possible, contre les masses populaires italiennes. Ce système abominable, Adolf Hitler en est entièrement redevable. Ce « Führer » qui ne manqua aucune occasion de sauver ce « Duce » qu’il admirait tant. Et, pour cause ! Mais que le Duce, en revanche, ne fut pas fier d’accueillir comme ami. Quand il n’eut pas de la rage à son égard : l’Italie fasciste devant se contenter d’un rôle de « second » que d’aucuns, à la fin de la guerre, n’hésiteront pas à classer au rang de larbin indéfectible. « Ce raseur m'a récité Mein Kampf, ce livre indigeste que je ne suis jamais parvenu à lire. Je ne me sens aucunement flatté de savoir que cet aventurier de mauvais goût a copié sa révolution sur la mienne. Les Allemands finiront par ruiner notre idée. Cet Hitler est un être féroce et cruel qui fait penser à Attila. Les Allemands resteront les barbares de Tacite et de la Réforme, les éternels ennemis de Rome », ainsi s’exprima-t-il après leur rencontre des 14 et 15 juin 1935.

Mussolini n’est donc pas un dictateur uniquement, c’est surtout l’initiateur d’une « idéologie » : le fascisme. Une « idéologie » qui sacralise la violence, le chauvinisme le plus stupide et le racisme. Et dont la terminaison sacrificielle est l’engagement de millions d’hommes dans la guerre, continuation de la politique de la force par les moyens militaires. De ce point de vue, le fascisme est aussi un impérialisme et un colonialisme (la Tunisie, l’expédition érythréenne).


On ne le répètera jamais assez : Mussolini n’est pas la version plus « sociale » ou la version plus « ensoleillée » du Führer. Fascisme et nazisme sont frères jumeaux. Manganello et huile de ricin avaient beau être « répugnants » (merci Claude Askolovitch !), ils n’auraient jamais pu résumer, à eux seuls, le fascisme !!! Quant aux idéologues qui tentent de banaliser cette pensée, nous savons d’où ils proviennent. Nous les voyons désormais à l’œuvre dans toute l’Europe. Tous se détestent mutuellement, mais leur unique sujet de haine commune, c’est aussi l’Europe de la paix et de la fraternité. En clair : l’Europe des peuples.

Il n’est, par conséquent, aucunement question de fleurir la tombe du Duce. Il est plutôt question d’enterrer le fascisme définitivement. À bon entendeur, salut !

Le 30/07/2019.
MiSha.

* Benito Mussolini est né exactement au lieu-dit Varano dei Costa, à Dovia, village de la commune de Predappio en 1883.
** A. Tasca : Naissance du fascisme, NRF Gallimard, 1938.
*** Voir la comédie de Dino Risi : « La Marche sur Rome » (1962).



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