journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
JUILLET 2019
polyculture
Divorzio all'italiana (1961, P. Germi) : Storie di un altro tempo
par Michel S

"Divorce à l'italienne" (1961) obtiendra un triomphe retentissant. L’environnement historico-social favorisa nettement une telle réussite. La société italienne était, depuis des décennies, labourée par des mouvements de masse et d’opinion en faveur du droit au divorce. La législation existante, foncièrement inégalitaire, pénalisait essentiellement les femmes que l’on traitait en « mineures » - voir le film des frères Taviani et V. Orsini : « Les Hors-la-loi du mariage/I fuorilegge del matrimonio » (1963). On aboutissait, de fait, et dans de nombreux cas, à des situations absurdes. En Sicile, dans un milieu extraordinairement hermétique et conspirateur, les choses prenaient un tour encore plus effroyable. Quoi qu’il en soit, « dans un contexte d’évolution des mœurs, le cinéma de Pietro Germi a certainement contribué à une prise de conscience des retards culturels de la société italienne. Par le biais de la satire […], il a probablement plus fait pour la transformation des mentalités que bien des discours politiques et des prises de position intellectuelles », écrit Jean Antoine Gili.[1]

Pietro Germi avait douze films à son actif lorsqu’il entreprit d’aller tourner en Sicile « Divorzio all’italiana ». Cet homme de l’Italie du Nord – il était natif de Gênes - connaissait bien l’île. Ici même, il sut brosser un tableau passionnant et non conventionnel d’une société archaïque et brutale dans « In nome della legge/Au nom de la loi » (1949) qui utilisait les ressorts du drame policier ; l’année suivante, « Il cammino della speranza/Le Chemin de l’espérance » racontait, selon un mode d’expression néo-réaliste, la lutte des ouvriers-mineurs d’une solfatare, située non loin de Favara (province d’Agrigente) et promise à la fermeture. Récompensé d’un Ours d’argent à Berlin, le film réunissait Raf Vallone – acteur chez De Santis -, Elena Varzi, l’épouse de ce dernier, et, à nouveau, Saro Urzi, talentueux comédien, issu de Catane, découvert par Germi et déjà présent dans le « thriller » méridional précité. Enfin, en 1953, « Gelosia », inspiré par un roman du Catanais Luigi Capuana (« Le Marquis de Roccaverdina », 1901), surprenait par la somptuosité de ses décors, rappelant dans une moindre mesure le célèbre « Gattopardo » de Luchino Visconti, adaptation de l’opus du prince di Lampedusa.


Germi avait trouvé en Sicile une source d’inspiration fertile. Il cherchait à en explorer les contradictions les plus paralysantes. Au fond, les mœurs italiennes retardaient et la Sicile en était un des symptômes les plus aggravants. Le titre du film s’avère lui-même paradoxal. Car, on n’aurait pu imaginer un tel récit ailleurs qu’en Sicile ou dans certaines contrées de ce Mezzogiorno aux traditions patriarcales pluriséculaires. Par ailleurs, le filon sera dûment exploité puisque Enzo Di Gianni réalisera, deux ans plus tard, « Divorce à la sicilienne ». Pietro Germi connaîtra, quant à lui, avec « Divorce à l’italienne », un triomphe retentissant. Avec 6 950 000 spectateurs au box office péninsulaire, le film sera le plus grand succès italien de la saison 1961-62.


L’environnement historico-social favorisa nettement une telle réussite. La société italienne était, depuis des décennies, labourée par des mouvements de masse et d’opinion en faveur du droit au divorce. La législation existante, foncièrement inégalitaire, pénalisait essentiellement les femmes que l’on traitait en « mineures » - voir le film des frères Taviani et V. Orsini : « Les Hors-la-loi du mariage/I fuorilegge del matrimonio » (1963). On aboutissait, de fait, et dans de nombreux cas, à des situations absurdes. En Sicile, dans un milieu extraordinairement hermétique et conspirateur, les choses prenaient un tour encore plus effroyable. Quoi qu’il en soit, « dans un contexte d’évolution des mœurs, le cinéma de Pietro Germi a certainement contribué à une prise de conscience des retards culturels de la société italienne. Par le biais de la satire […], il a probablement plus fait pour la transformation des mentalités que bien des discours politiques et des prises de position intellectuelles », écrit Jean Antoine Gili.[1]

On notera également ceci : Pietro Germi et ses deux scénaristes, à savoir Ennio De Concini et Alfredo Giannetti, auront abordé, avec « Divorzio all’italiana », le registre de la comédie, genre que le réalisateur n’avait jusque-là jamais illustré. Or, à l’origine, cela ne résultait pas d’une volonté. Au fur et à mesure du déroulement du récit, et, dans les conditions de la Sicile, Pietro Germi s’est aperçu que l’on ne pouvait traiter ce drame que sur un ton de farce grotesque, même si, au demeurant, il serait proprement impossible d’en rire à gorge déployée et de manière insouciante. Écoutons le réalisateur lui-même : « Au départ, j’avais songé à un film dramatique : mais les aspects paradoxaux des ces histoires ne parvenaient pas à se fondre aux éléments tragiques. […] Ainsi, […] nous vint-il naturellement l’idée de choisir un ton grotesque, qui est vraiment le seul possible pour ces histoires incroyables de délits d’honneur : c’est triste qu’elle comporte le deuil et le sang, mais tout le reste, pensées, actes, faits qui entourent et forment le fond du délit, on ne sait si c’est le ridicule ou la bêtise qui les caractérise le mieux. […] À la base du film, il y a une émotion négative : le violent refus d’us et coutumes (et des lois qui les consacrent) qui offensent la conscience morale et civile. […] »[2]


De ce point de vue, le cinéma de Germi rejoignait une tradition littéraire incarnée par le romancier Vitaliano Brancati, l’auteur d’« Il Bell’Antonio », personnage interprété à l’écran par Marcello Mastroianni. Acteur que l’on retrouve encore ici en baron Ferdinando Cefalù, cette fois-là plus âgé et moins innocent. L’impuissant éphèbe d’autrefois revêt désormais l’apparence d’un sordide séducteur sur le déclin. À dire vrai, l’auteur de « Don Giovanni in Sicilia » n’avait pas postulé un bel Antonio comme feu-Mauro Bolognini qui privilégiait, de son côté, la psychologie blessée d’un protagoniste plutôt faible et passif. Évoquant Brancati, Leonardo Sciascia affirmait qu’il avait su décrire le « fascisme non comme tragédie, mais comme fait comique ». Germi aura opéré ici le même type de renversement avec la Sicile.


Avec « Divorzio all’italiana », on assiste à une seconde forme de retournement. Usuellement établie au Nord, au cœur des mutations urbaines et économiques, la comédie à l’italienne se déplace au Sud – le titre de Germi « donna par contamination » (J. A. Gili) cette appellation. Les situations ne peuvent plus s’observer d’un œil semblable. « À l’écart par rapport aux thèmes clefs de la comédie du boom (ndlr : celle d’un Dino Risi ou d’un Luigi Comencini) mais liée à elle par le style polémique et les horizons satiriques qu’elles ont en commun » (E. Giacovelli) [3], apparaît une comédie méridionale qui soulève d’autres difformités, d’autres déchirures, d’autres faux-semblants du complexe italien. Le renversement est d’ordre géopolitique et sociologique. Germi prolongera en 1964 sa radiographie des mœurs siciliennes avec « Séduite et abandonnée » (1964). À ce titre, « Mafioso » (1962) d’Alberto Lattuada demeure un essai assez inhabituel et naturellement intéressant de confrontation des problèmes du Mezzogiorno avec ceux posés par l’urbanisation et l’industrialisation au Nord. Évidemment, il sera aussi intéressant, en dernière analyse, de jauger les caractères de l’aliénation de la femme, suivant que celle-ci exerce une activité professionnelle et se trouve dans une société de développement ou, qu’en revanche, elle soit totalement prisonnière et dépendante du système patriarcal, dans le cadre d’une région faiblement développée. Ainsi, Stefania Sandrelli, actrice majeure de la comédie à l'italienne, aura pu, de son côté, incarner, tout à la fois, l’une et l’autre femme : héroïne de Pietro Germi pour « Divorzio… » et, ensuite, pour « Séduite et abandonnée », elle devient, en 1965, l’Adriana Astarelli de « Je la connaissais bien » d’Antonio Pietrangeli. « Au nord de la Sicile et de sa mentalité arriérée, juge Enrico Giacovelli, les femmes sembleraient plus libres, plus maîtresses d’elles-mêmes, plus modernes, mais c’est seulement l’énième illusion d’optique et morale provoquée par les lumières du boom. » Trompe-l’œil et chimère qu’Antonio Pietrangeli épingle à travers l’âme désenchantée de ses personnages de femmes seules, plus seules que jamais, et incomprises, plus incomprises que jamais. Coupée du tissu familial coutumier, la femme risque maintenant de dériver plus terriblement, si les structures sociales et citoyennes n'enregistrent pas, dans tous les domaines et dans des délais assez brefs, le rôle majeur qu'elles occupent dans le procès de production voire de création. Au Nord comme au Sud, donc, l’indissolubilité des liens du mariage firent semblablement obstacle à la libération de la femme. Germi déclarait, en ces temps-là : « Le terme « divorce » fait plisser le front des Italiens, comme le mot « nègre » pour les Américains, le mot « colonie » pour les Français, le nom de Staline pour les Russes. Il est tabou comme les fétiches pour les Polynésiens. […] Chez nous, si un mari trompe sa femme – ou vice-versa – il peut passer devant les juges et recommencer sa vie. La seule chose qu’il peut faire, c’est passer chez un armurier, acheter un revolver, renvoyer à Dieu l’une de ses créatures. Ira-t-il en prison ? Oui. Mais, l’article 587 du code pénal ne prévoit pour lui qu’une peine de trois à sept ans de prison s’il a tué pour venger son honneur. Si son affaire est bien préparée, s’il se conduit normalement en prison […], il se retrouve libre au bout de deux ans… »[4]


La disparition de Pietro Germi, un 5 décembre 1974, tout comme celle de Pietrangeli, noyé au large de Gaeta, six ans auparavant, fut une immense perte pour le cinéma, pour la comédie à l’italienne et pour la cause que les deux réalisateurs défendaient. La vie est ainsi faite... Il nous reste fort heureusement leurs films. (Re)voir « Divorce à l’italienne » est, vous l'avez compris, d'une nécessité absolue.

Le 15/07/2019.

MiSha



[1] J. A. Gili : « Le cinéma italien », Éditions de La Martinière, Paris, 2011.

[2] O. Caldiron : « P. Germi. Le cinéma frontalier », Gremese, Rome, 1995.

[3] E. Giacovelli : « Il était une fois, la comédie à l’italienne », Gremese, 2017.

[4] P. Germi in Cinema 62, n° 66, mai 1962.


Divorzio all'italiana (Divorce à l'italienne). Italie, 120 minutes. Noir et blanc. Réalisation : Pietro Germi. Sujet et scénario : E. De Concini, A. Giannetti et P. Germi. Photographie : Leonida Barboni, C. Di Palma. Décors : C. Egidi. Ensemblier : G. Checchi. Costumes : Dina Di Bari. Son : F. Magli. Montage : R. Cinquini. Musique : Carlo Rustichelli. Production : F. Cristaldi (Vides Cinematografica, Lux Film, Galatea). Sortie en Italie : 20/12/1961. Sortie en France : 22/05/1962. Interprétation : M. Mastroianni (le baron Cefalù, dit "Fefè"), Daniela Rocca (son épouse Rosalia), S. Sandrelli (Angela), Leopoldo Trieste (Carmelo Patanè), Odoardo Spadaro (don Gaetano Cefalù).

Liminaire :

« Amoureux d'une cousine de seize ans, Ferdinando cherche à se débarrasser de son épouse envahissante. Mais, comme le divorce n'existe pas en Italie, il la pousse à le tromper afin de donner le meilleur prétexte pour la tuer. Ce meurtre accompli pour l'honneur*, lui vaudra, pense-t-il, la considération de ses concitoyens et une peine de prison très faible qui lorsqu'il l'aura purgée, lui permettra de convoler avec la croustillante Angelina...» (F. Buache)

* Les dispositions relatives aux «crimes d'honneur» ont été abrogées par la loi 442 du 5/08/1981.


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