journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
JUIN 2019
mémoires du travail
AMIANTO (2014, A. PRUNETTI) : WORKING CLASS HEROES
par Michel S

« Amianto » est le récit indispensable d’un fils sur son père, victime ouvrière d’un système économique dénué de principes humains. Or, ce qui dérange le plus c’est le récit ouvrier. Là, se dévoilent, dans l’exposé des faits concrets, le système et sa nature profonde. Alberto Prunetti reprend les mots d’un certain Tonti : « Ce qui effraie les capitalistes, c’est l’histoire des ouvriers, pas la politique des gauches. La première, ils l’ont expédiée parmi les démons de l’enfer, la seconde, ils l’ont accueillie dans leurs palais gouvernementaux. » Aussi, ont-ils espéré que cet ouvrage soit largement méconnu, voire ignoré. Ils se sont trompés. Au-delà de l’Italie, les travailleurs du monde entier s’y reconnaîtront, pour l’amiante et ses dégâts, bien sûr, mais pour des tas d’autres raisons valables et accusatrices.

« Je sais seulement qu'aujourd'hui, à de nombreuses années de distance, l'ouvrier Massa est un morceau de notre histoire que nous ne pouvons pas archiver. » (O. Del Turco, à propos de La classe operaia va in paradiso d'Elio Petri.)


Le père d’Alberto Prunetti, l’auteur d’ “Amianto”, est l’un des héros maltraités et méconnus de la croissance économique en Italie. Qui lui rendrait une juste reconnaissance ? Sinon, ceux qui les ont toujours âprement défendus – sont-ils assez nombreux ? - ; jadis, lorsqu’il fallait se battre contre les suppressions d’emplois, puis, ensuite, lorsqu’il s’agissait de faire reconnaître et indemniser les diverses affections qu’ils eurent à contracter sur leurs lieux de travail ?

Observez les rares photos de Renato, soudeur-tuyauteur de son métier : vous serez certainement sidéré ! En 1970, à 25 ans, le jeune homme est élancé et extrêmement beau ; il aurait pu être un jeune premier à l’écran. Après 35 ans de travail, Renato est méconnaissable : son visage est défait et il porte des lunettes. À partir de juillet 1994, il est titulaire, en effet, d’une carte d’adhésion à l’Association nationale des mutilés et handicapés du travail. Comment tout cela advint-il ? Alberto, son fils, assume son devoir : ce livre qu’il n’imaginait pas écrire, cette histoire qu’il n’aurait pas souhaité raconter, il les lui faut pourtant transmettre aux générations nouvelles. Car, elle n’est pas le fruit d’une quelconque extrapolation. « Amianto. Una storia operaia » est d’ailleurs dédié aux enfants des usines. Une tragédie particulière mais non exceptionnelle dans un monde industriel qui méconnaît la santé et la richesse des hommes. Car, qu’y a-t-il de plus précieux qu’un être humain, de surcroît lorsque celui-ci est un ouvrier hautement qualifié comme Renato ?

Scandée en sept épisodes, titres de chansons, à l’exception d’un seul, ayant bercé la jeunesse du père… et rappelé l’adolescence d’un fils. Le récit débute avec « Ma che freddo fa » («Qu’est-ce qu’il fait froid ») de Nada Malanima. Une photo aligne la chanteuse populaire aux côtés de Renato, costumé en serveur. Le cliché parut dans Il Tirreno, un an après sa mort. Alberto explique : « Maintenant, on est en 1969 ; pendant quelques jours il enfile le bleu de travail à l’usine pendant la journée, à Solvay, pour ensuite s’« arranger » le soir : veste et nœud papillon, serveur au dancing Cardellino. Comme Nada[1], Renato a grandi entre Rosignano Solvay, Gabbro, Castiglioncello et la route tortueuse du Romito, celle qui emmène à Livourne depuis Quercianella le long de la falaise, celle rendue célèbre par le film de Dino Risi, Il sorpasso, où Bruno Cortona/Vittorio Gassman fait une sortie de route (ndlr : qui coûte la vie à Roberto Mariani/ Jean-Louis Trintignant). » Tout cela ne dure qu’un bref moment. L’usine sera le destin de Renato. Rien de bien neuf pourtant. Santi, le paternel, autrefois maçon, trimait déjà pour le magnat belge Ernest Solvay. Toutefois, le fils sera toujours en quête d’un meilleur salaire et d’une autre contrée : le voilà devenu « travailleur détaché ». L’expression a pris un sacré coup, mais, à l’époque, elle avait un côté flatteur. « À la fin, écrit Alberto, il (Renato) passera sa vie à travailler dans les usines et les raffineries d’une bonne partie de l’Italie, rebondissant de la pétrochimie à la sidérurgie avec la qualification de soudeur-tuyauteur. Il fera le tour de la Botte, frôlera mille villes sans jamais les connaître. […] Partout, toujours en banlieue, sans jamais voir les cathédrales et les rues pavées des centres historiques. Il respirera de l’essence, le plomb entrera dans ses os, le titane obstruera ses pores et une fibre d’amiante s’introduira dans ses poumons. » Mais, ni lui, ni les autres n’en constatèrent aussitôt les effets dévastateurs. Renato eut le temps de goûter au bonheur : l’amour, le couple et la naissance d’un fils.

C’est à Follonica, ancien bastion de l’aciérie toscane devenue cité-dortoir, que la famille s’installa. Renato œuvrait, à présent, au sein de l’Italsider de Piombino, le pôle sidérurgique principal de la péninsule. Mais, il n’y resta guère longtemps. L’homme ne fut jamais « du genre sédentaire ». Il alla s’embaucher vers l’épicentre de Novare, dans le Piémont, chez Ettore Gargano, le spécialiste de l’installation d’établissements industriels. Alberto note avec humour : « Gargano est un énième capitaliste philanthrope, bâtisseur d’églises et d’écoles maternelles, fondateur – selon une note hagiographique locale – d’un « environnement réussi, cordial et familier, visant la production de qualité, mais avec honnêteté et un sens élevé des responsabilités civiques et morales ». Comme employé de sa société, Renato sera exposé à des fibres pas franchement philanthropiques. » Gargano s’éteint en 1974, mais son groupe ne disparaîtra pas pour autant : le boss avait quelque aspect précurseur, il « descendit sur le terrain », bien avant Il Cavaliere, devenant président du club Novara Calcio.

L’adolescent Prunetti ne se sentait nullement diminué d’être fils d’ouvrier. À l’école, il existait trois sections, l’une réservée aux fils d’ouvriers, et les deux autres aux enfants de paysans et aux rejetons des professions libérales. En fait, Alberto était même fier : son « vieux » n’était pas rivé à Piombino ou à l’usine Casone de Scarlino (province de Grosseto), comme les géniteurs de la majorité de ses petits camarades. Il n’avait surtout pas conscience que ses privilèges étaient un leurre. L’emploi de son père était plus dangereux, plus exposé et plus usant. Des années plus tard, à l’âge de raison, Alberto emploie la curieuse expression de « mentalité étroitement stalinienne » à l’endroit de certains qu’on nomme ouvriers hautement qualifiés. Dieu sait qu’elle généra de fameux débats idéologiques familiaux, entre pères et fils !

Durant les années fastes – celles de 1970 -, que « seuls ceux qui n’ont pas travaillé en usine pouvaient appeler Anni di piombo », des ouvriers comme Renato, inscrit au syndicat CGIL, bénéficiaient des avantages d’un rapport de forces situé aux antipodes d’une perspective révolutionnaire. « En menant la guerre contre l’autonomie et les mouvements extra-parlementaires, juge Alberto, le Parti dit communiste garantissait aux ouvriers valables de bonnes rémunérations, des postes de travail stables et la possibilité de s’acheter un logement et de faire étudier leurs enfants en les envoyant un jour à l’université. » Qu’en était-il, en revanche, des conditions de sécurité, de la santé des ouvriers et du respect de l’environnement ? Le Parti les sous-estimait gravement, tandis qu’elles s’avéraient catastrophiques. Ensuite, le boom économique s’essoufflait : les patrons, ici comme ailleurs, se préparaient à de futures restructurations. À l’orée des années 1980, commença l’époque des désillusions, celle des suppressions de postes, des compressions de salaires et de l’allongement de la durée du travail.

Année 1982 : Fils et père ne l’oublieront pas celle-là. Certaines entreprises, parmi lesquelles ENI, embrassent de nouveaux projets : édifier des serres pour la floriculture en recourant à la géothermie dans un territoire bien disposé, en l’occurrence celui, riche en borax, de Piancastagnaio, sur le mont Amiata. Gargano s’octroie l’appel d’offres pour la construction du système lymphatique de tuyaux et réservoirs. Renato est donc envoyé comme monteur de tuyaux pour la construction de ces serres. La famille, sur proposition de Renato, ira également passer ici les mois d’été. Alberto se rappelle forcément de l’ambiance exceptionnelle qui y prévalait. La Squadra azzura, présente au Mondial de football, y fera mordre la poussière au Onze de la Seleção (3-2). Trois buts du toscan Paolo Rossi ! Avant de remporter la Coupe, au stade Bernabéu (Madrid), face à la Mannschaft ! Les soirées furent bien arrosées. Alberto crut, un court instant, au rêve, une carrière de footballeur. Bien vite, cependant, affirme-t-il, « le football me gonfla. J’étais en pleine adolescence, je lisais des livres, j’avais des idées et je ne supportais pas l’atmosphère de caserne stalinienne qui régnait dans les clubs d’entraînement pour les jeunes. »


Ensuite, on l’a annoncé plus haut, Gargano et bien d’autres mettent les employés en chômage. Renato n’est pas épargné. 1984 : d’abord douze semaines d’inactivité, puis six, puis encore treize… les fins de mois sont difficiles. Afin de s’extraire de ce marasme, Renato accepte un arrangement professionnel : se mettre à son compte, avoir un numéro de TVA pour continuer à exercer le même job sur les mêmes chantiers. À dire vrai, le titre d’ « artisan » est une supercherie, de la poudre aux yeux ! « Renato fait l’expérience (ndlr : entre 1985 et 1990), écrit Alberto, de la plaie qui s’abattra sur toute une génération, la mienne : le système d’obtention d’un numéro de TVA pour masquer un contrat de travail subordonné. » Renato redevient soudeur à durée indéterminée. Il est muté à Busalla, un village de l’Apennin ligure, où il y travaille pour la raffinerie Iplom. Dans la vallée étroite du Scrivia, se trouve le monstre fumant et ses tuyauteries. À quelques dizaines de mètres des habitations des travailleurs, on utilise des gazoles, bitumes et huiles inflammables et on désulfure l’hydrogène. Ici, l’industrie est notoirement périlleuse, étant classé « à risques d’accidents importants » par un décret présidentiel : « Elle transforme et manipule, parmi d’autres, des substances chimiques marquées R45, qui indique un potentiel cancérogène élevé pour l’homme », y est-il noté. « Une raffinerie considérée comme une bombe à retardement », affirme Alberto. Du reste, il y eut de multiples incendies. Celui de 1991 s’inscrit dans l’existence de Renato. Là, encore sur les questions de sécurité et de santé, les syndicats ne furent pas particulièrement à la hauteur.

L’accident contribue à sensibiliser l’ouvrier-soudeur. Il s’implique comme délégué du personnel. Ses notes démontrent la parfaite conscience qu’il acquiert des facteurs de nocivité dus à son environnement professionnel. De plus, à l’orée des années 90, le capitalisme en crise structurelle recherche une main-d’œuvre plus jeune, flexible et moins coûteuse. Renato est, quant à lui, à bout de forces. De surcroît, son enthousiasme s’est tari. « Désormais, nous savons que les endroits où nous avons grandi, lui à Rosignano, et moi entre Follonica, Scarlino et Piombino, ont des taux de morbidité anormaux à cause des niveaux élevés d’arsenic, plomb, cadmium, mercure, chrome et de substances chimiques comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques ; nous savons que ceux qui habitent aux alentours de la cokerie, d’où se dégagent de fines poussières, sont exposés à un accroissement de la mortalité due aux tumeurs pulmonaires », ainsi s’exprime Alberto. Son père entame la dernière ligne droite, avant la retraite anticipée. Janvier 1998 : Renato, avec quelque difficulté, y parvient enfin. Non sans avoir demandé, au préalable, une déclaration attestant que son occupation professionnelle l’a amené à être en contact avec l’amiante. Or, Gargano a modifié sa raison sociale, les employés qui l’ont connu n’y sont plus, ceux qui y étaient ont oublié ou feignent de ne plus se souvenir.

Renato s’invente de nouvelles activités afin de ne point dépérir. Son savoir-faire professionnel l’aide forcément. Il répare son vieux tracteur, jardine, retape une maison… Il remet en service un compresseur de réfrigérateur à d’autres fins… Alberto trouve le procédé si ingénieux qu’il en effectue la description dans son livre. Après nous avoir expliqué ce que fut jadis l’« homme à tout faire » - tout autant paysan qu’ouvrier - de cette Maremme, région longtemps marécageuse que le poète de la Divina Commedia chantait et situait entre Cecina (province de Livourne) et Corneto (province de Viterbe), le fils de Renato inscrit son paternel dans la génération suivante. Il fait justement cette remarque : « En somme, écrit-il, c’était un passage générationnel, de l’homme à tout faire de l’après-guerre et du premier boom à l’ouvrier, de masse ou spécialisé, de ce néo-capitalisme qui se découvrait déjà en crise en 1973 et commençait une série de restructurations qui, dix ans plus tard, avaient démantelé et détruit le rêve d’hégémonie de la classe ouvrière. »

À présent retraité, Renato ne veut pas s’atrophier. Le peut-il ? Il vieillit trop rapidement hélas et son cœur est fatigué. Cuore stanco, c’est encore la chanson de Nada qui sert de titre pour raconter l’avant-dernier acte d’un drame. Un jour de l’été 2002, Renato s’effondre d’un abricotier alors qu’il veut en cueillir les fruits. L’année suivante, la santé de l’ouvrier-soudeur est devenue critique. Transféré à l’hôpital Le Scotte de Sienne, Renato et les siens doivent encaisser le coup : le scanner détecte des lésions cérébrales, une tache sur une plaque transparente. Le dossier médical s’avère terrible. Trois mois plus tard, Renato sort de l’hôpital. Ce n’est pourtant qu’une rémission. L’état de Renato s’aggrave. « Radiothérapie, plusieurs cycles de chimiothérapie, anticoagulants, antidépresseurs, antiépileptiques, cortisone. Les médicaments et les thérapies empoisonnent son corps autant que la tumeur, autant que l’amiante », note Alberto. À quoi bon narrer ici l’agonie de Renato ? « C’est vraiment à Casale Monferrato (ndlr : province d’Alessandria, Piémont) que tout a commencé », assure son épouse. « À Casale, il y est allé après notre mariage et avant ta naissance », dira-t-elle à son fils. Ce jour-là, un 16 juillet 1973, Renato fêtait son 28e été. Gargano l’avait envoyé dans la pire entreprise de toute la péninsule, la raffinerie Maura di Coniolo. « Parmi tous les endroits, il a commencé dans le lieu emblématique des homicides blancs [2] », constate Alberto, qui ajoute aussi : « Je suis venu au monde à Piombino, la cité industrielle du fer, et j’ai été conçu à Casale Monferrato, la capitale du deuil et de l’amiante. »

« Amianto » est le récit indispensable d’un fils sur son père, victime ouvrière d’un système économique dénué de principes humains. Or, ce qui dérange le plus c’est le récit ouvrier. Là, se dévoilent, dans l’exposé des faits concrets, le système et sa nature profonde. Alberto Prunetti reprend les mots d’un certain Tonti : « Ce qui effraie les capitalistes, c’est l’histoire des ouvriers, pas la politique des gauches. La première, ils l’ont expédiée parmi les démons de l’enfer, la seconde, ils l’ont accueillie dans leurs palais gouvernementaux. » Aussi, ont-ils espéré que cet ouvrage soit largement méconnu, voire ignoré. Ils se sont trompés. Au-delà de l’Italie, les travailleurs du monde entier s’y reconnaîtront, pour l’amiante et ses dégâts, bien sûr, mais pour des tas d’autres raisons valables et accusatrices.

Et, en premier lieu, pour le jugement et le dédommagement obtenus. Alberto et sa mère avaient failli ne pas les réclamer. Les services sociaux du syndicat leur rappelèrent qu’ils y avaient droit. Déposé au greffe, le 21 octobre 2011, un rapport de l’expert désigné auprès de la Cour d’appel de Florence reconnaît que Renato Prunetti a été exposé au risque d’inhalation de poussières d’amiante, pour la durée de 15 ans et plus. L’INPS (La prévoyance sociale en Italie) est condamné à une réévaluation du dédommagement et au paiement des frais de justice.

Pour autant, et, comme l’affirme Alberto Prunetti, la justice n’est jamais rendue. Comment expier la mort d’un ou plusieurs hommes au travail ? Enfin, c’est encore la communauté qui paie, l’INPS en l’occurrence, et non les véritables fauteurs, à savoir les entrepreneurs qui ont engrangé des profits sur le dos de travailleurs malades ou exposés. « Même la sentence laisse un goût amer », écrit Alberto. Renato aurait pu, en effet, partir à la retraite plus tôt… Sept ans auparavant, et qui sait ? Sauver sa peau, dans le meilleur des cas. « Patrons, je vous maudis ! », s’exclame Alberto. Les patrons le savent et préfèrent se taire. Aussi, ne nous taisons pas ! Parlons haut et fort de la classe ouvrière, des souffrances qu’elle a endurées et qu’elle continue d’endurer.


Le 12/06/2019.

MiSha


A. Prunetti : Amianto, une histoire ouvrière. Traduction française, S. Quadruppani. Agone, Mémoires sociales. 2019. 142 pages.

[1] Nada, âgée aujourd’hui de 66 ans, est native de la fraction Gabbro de Rosignano Marittimo (province de Livourne).

[2] L’expression doit être comprise comme un crime perpétré sans arme et dont le coupable n’est pas facile à désigner.



* Lire : https://www.lemonde.fr/europe/article/2012/02/13/italie-16-ans-de-prison-dans-le-proces-de-l-amiante_1642721_3214.html


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