journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
JUIN 2019
polyculture
« Bellissima» (1951, L. Visconti – Anna Magnani) : L'elisir d'amore
par Michel S

Bellissima, juge Lino Micciché, est « une des premières et plus conscientes constatations de l’utopie néo-réaliste. » Faut-il pour autant s’y résigner ? Luchino Visconti réinterrogeant sans discontinuer les pouvoirs du cinéma, fera surgir, quant à lui, grandeur tragique et dignité là où certains ne voient qu’enfer et misère. Bien plus que peindre la pauvreté, l’artiste doit en sonder les réalités invisibles, de celles qui habitent l’âme de ceux qui en souffrent. Au-delà, tout authentique créateur est forcément du côté du prolétariat. Il ne se contente pas d’être « ce poète qui tire son inspiration de la contemplation consciencieuse et sympathique de la vie spontanée, de cette vie qui ne se révèle à lui que dans le peuple. » (R. Wagner) De cette vie, il prélèvera, tout autant, les ferments indispensables à la promesse d’une révolution créatrice.

Elisir di sì perfetta,

Di sì rara qualità,

Ne sapessi la ricetta,

Conoscessi chi ti fa !

(Refrain : G. Donizetti, L'elisir d'amore)

De l’échec de quelques projets naît, chez Visconti, une forme de compromis. Certes, le sujet de Bellissima appartient à Cesare Zavattini, le scénariste-symbole du néoréalisme. Mais, on en retrouve les fondements dans l’histoire personnelle du Comte.

Récapitulons. Au retour d’Aci Trezza, c’est-à-dire au lendemain de « La terra trema », Luchino élabore le scénario d’un film s’inspirant de « Cronache di poveri amanti ». Il est aidé de son romancier lui-même, Vasco Pratolini. Dans l’un des rôles importants, il songe à la jeune et belle Lucia Bosé, qu’il avait découvert dans une pâtisserie milanaise, trois ans auparavant. Entretemps, celle-ci vient d’être élue « Miss Italie » et, chose plus notable encore, elle devient l’amante d’Edoardo Visconti, le frère du cinéaste. Ce dernier devrait, par ailleurs, financer le film… Il n’en sera malheureusement rien. D’abord, parce qu’entre Edoardo et Lucia, l’idylle se gâte. La jeune femme en souffre beaucoup : Luchino la recueille et veille sur elle. En second lieu, les producteurs se défilent. Le thème dérange en haut lieu : L’antifascisme, autour des années 1925-26, s’incarne par la voix et l’action des militants communistes et le roman de Pratolini ne peut pas s’empêcher de le montrer. Luchino doit, par conséquent, renoncer… Quelques années plus tard, Carlo Lizzani contournera, pour sa part, l’écueil, en ayant recours à une coopérative de production. « De la destinée de Lucia, écrit Laurence Schifano, quelque chose reste dans le futur Bellissima, qui évoque un de ces concours de beauté qui fascinent tant les mères des Eleonora Rossi-Drago, Silvana Mangano, Silvana Pampanini, Gina Lollobrigida, Sofia Scicolone dite Sophia Loren, mais aussi les mères des petites filles dont se nourrit l’ogre cinématographique… »[1]


Anna Magnani, actrice emblématique du néoréalisme, alimente également l'entreprise. « Je suis certainement, déclare alors Visconti, un des premiers à avoir vu le film de Roberto Rossellini, parce que le réalisateur le présenta, à peine monté, dans une petite salle du ministère. Nous étions à peu près une vingtaine de personnes. Je me souviens que, à la fameuse scène où meurt la Magnani, je fus un des premiers à donner le signal des applaudissements, tant j'étais enthousiasmé... » La collaboration, manquée en 1942 - Anna Magnani, enceinte, dut céder la place à Clara Calamai sur le tournage d' Ossessione - devint, cette fois-là, effective, comme elle le sera pour un sketch du film collectif, Siamo donne (Nous les femmes) (1953). Ainsi, et, avant même 1945 et Rome, ville ouverte, la Magnani fut potentiellement l’actrice du néoréalisme. Visconti eût pu en détenir la primeur. Ossessione fut, en effet, le premier film auquel l’étiquette de néoréalisme fut accolée – en l’occurrence, la formule était de Mario Serandrei.


La présence de la diva Magnani c’est le garant d’une plus profonde vérité, d’un dessein plus intensément enroulé à la vie. Cette fois-ci, et pour la première fois chez Visconti, il n’y a nulle trace d’argument littéraire. Face à Cinecittà et son « miroir aux alouettes », se dresse une femme du peuple, Maddalena Cecconi/Anna Magnani. « Il m'intéressait de faire une expérience avec un personnage authentique, avec lequel je pourrais dire certaines choses plus intérieures et plus significatives », dit Visconti. Bellissima n’est pas uniquement le portrait amer d’une infirmière qui fantasme d’un plus haut destin pour sa fille, c’est aussi et, essentiellement, celle de sa prise de conscience graduelle. Elle perçoit, sans l’affirmer pleinement, l’aliénation culturelle qu’elle et tant d’autres de ses compatriotes subissent. Elle lui oppose les valeurs traditionnelles les plus élémentaires. « Ce n'est pas uniquement un problème de justice, de spoliation du travail, mais plus largement une destruction des valeurs individuelles, présente en Sicile comme à Rome, face à laquelle le repli de Maddalena (Anna Magnani) en elle-même, pour qu'au moins l'unité de sa famille ne soit pas détruite, est une défaite, l'unique défense qui lui reste. (...) Dans l'un et l'autre cas il y a une conscience du monde, de soi-même et de ses propres forces. Mais avec La terre tremble on arrivait à ce résultat sur les traces de Verga (...); dans Bellissima le chemin est inverse et parvient à découvrir des issues plus intérieures, sans pour cela diminuer l'ampleur du regard, indiquant les dimensions réelles, les réelles possibilités d'une femme italienne dans la société italienne », note Giuseppe Ferrara.[2] À l’évidence, Luchino Visconti et sa collaboratrice dévouée, Suso Cecchi d’Amico, modifièrent le scénario original dû à Zavattini : Ainsi, la fillette, Maria Cecconi, malgré une audition catastrophique, finissait par obtenir un contrat ; et c'était, plutôt, la mère (Anna Magnani) qui rejetait l'occasion offerte par les studios de la Cinecittà. Cette mère, aux petits soins avec sa fille, était devenue une femme du peuple et non plus une dame de la moyenne bourgeoisie. Enfin, Visconti introduira également de nouveaux personnages, telle cette Iris/ Liliana Mancini - dans la réalité, monteuse aux studios Cinecittà - qui raconte une histoire vraie. Un jour, le cinéaste Renato Castellani, l'arrête et lui propose le rôle principal du film, Sous le soleil de Rome. « On m'a prise une ou deux fois comme ça, parce que j'étais le type qui leur servait. (...) En vérité, je m'étais un peu monté la tête et j'y ai laissé mon emploi et mon fiancé. (...) Ces illusions de cinéma ont fait tellement de malheureux ! », dira Liliana.


Dès lors qu’il y a tromperie ou subterfuge, Visconti convoque souvent le mélodrame. Le lyrisme revêt ici un goût acide. Dans Bellissima, les apparitions du cinéaste Blasetti, incarnant son propre rôle, sont traîtreusement assorties de l’air du charlatan de L’elisir d’amore de Donizetti. L’auteur de la Farce tragique (La cena delle beffe) n’y voit que du feu ; ses proches l’avertissent aussitôt. Au courroux ignorant de Blasetti, Luchino répond ainsi : « C'est nous qui mettons des illusions dans la tête des mères et des jeunes filles. Nous prenons des gens dans la rue et nous avons tort. Nous vendons un élixir d'amour qui n'est pas un élixir. Comme dans l'opéra, c'est du vin de Bordeaux. Le thème du charlatan, je ne l'ai pas mis pour toi, mais pour moi. »

Le sens autocritique de Bellissima s’éclaire mieux à présent. « L’histoire de Maddalena/Anna Magnani, jeune mère prolétaire qui rêve que sa fille obtienne un petit rôle dans un film de Blasetti, devient une allégorie du caractère aliénant d’un art qui prétend à la vérité tout en sacrifiant cyniquement aux impératifs de l’industrie du spectacle. De ce point de vue, l’utilisation d’Anna Magnani et d’Alessandro Blasetti, véritables icônes du cinéma néo-réaliste, représente à la fois un hommage et une abjuration », écrit fort à propos Filippo M. D’Angelo.[3]


Bellissima, juge Lino Micciché, est « une des premières et plus conscientes constatations de l’utopie néo-réaliste. » Faut-il pour autant s’y résigner ? Luchino Visconti réinterrogeant sans discontinuer les pouvoirs du cinéma, fera surgir, quant à lui, grandeur tragique et dignité là où certains ne voient qu’enfer et misère. Bien plus que peindre la pauvreté, l’artiste doit en sonder les réalités invisibles, de celles qui habitent l’âme de ceux qui en souffrent. Au-delà, tout authentique créateur est forcément du côté du prolétariat. Il ne se contente pas d’être « ce poète qui tire son inspiration de la contemplation consciencieuse et sympathique de la vie spontanée, de cette vie qui ne se révèle à lui que dans le peuple. » (R. Wagner)[4] De cette vie, il prélèvera, tout autant, les ferments indispensables à la promesse d’une révolution créatrice.

Le 8/06/2019.

MiSha



Arte. Disponible du 10/06 au 16/06/2019.

https://www.arte.tv/fr/videos/002598-000-A/bellissima/


[1] L. Schifano : Visconti, une vie exposée. Gallimard, 2009.

[2] Giuseppe Ferrara in : Il nuovo cinema italiano, p. 282, Le Monnier, Florence, 1958.

[3] In : Dictionnaire du cinéma italien. Nouveau Monde Éditions. 2014.

[4] R. Wagner : Das Judentum in der Musik.1850.



Bellissima. Italie, 1951. Noir et blanc, 114 minutes. Réalisation : L. Visconti. Sujet : C. Zavattini. Scénario : L. Visconti, S. Cecchi d'Amico, F. Rosi. Photographie : Piero Portalupi, Paul Ronald. Décors : Gianni Polidori. Costumes : Piero Tosi. Musique : Franco Mannino d'après G. Donizetti. Montage : M. Serandrei. Production : Salvo D'Angelo, Film Bellissima. Interpétation : Anna Magnani (Maddalena), Walter Chiari (Annovazi), Tina Apicella (Maria, la fillette), Alessandro Blasetti (lui-même), Gastone Renzelli (Spartaco). Sortie en France : 12/04/1961.



Bette Davis (actrice américaine) : L'hommage

« Je suis une fan d'Anna Magnani. Je ris avec elle, je pleure avec elle, j'aime avec elle, je hais avec elle... Avec Rome ville ouverte, Magnani avait fait l'effet d'une bombe sur les écrans américains. Maintenant, dans Bellissima, elle arrive à se surpasser elle-même. J'étais en larmes quand les lumières se sont rallumées...
C'est Magnani, impétueuse. C'est Magnani, brillante et désinhibée. C'est Magnani, débordante de puissance volcanique et tellurique. C'est Magnani, tendre, poignante et incroyablement émouvante... En tant qu'actrice, en tant que femme, je vous salue, Anna Magnani, et vous remercie pour tout ce que vous apportez à l'art du cinéma dans Bellissima. »


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