journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
MAI 2019
travail de mémoire
La Ragazza di Bube (1964, L. Comencini) : La vallée qui s'éveille... ou Carlo Cassola oublié
par Michel S

« Télérama » signale la diffusion du film de Luigi Comencini (numéro du 11 au 17 mai). Personne ne rappelle l'origine du film. Exit le romancier Carlo Cassola (1917-1987) qui avait reçu, en 1960, le prix Strega, considéré comme l'équivalent du prix Goncourt en Italie. Inspiré d'un fait réel, "La Ragazza di Bube" est pourtant autre chose que le récit d'une aventure sentimentale. Cassola en avait repéré la source dans le maquis résistant et le village environnant. Comment, Mara, une jeune femme apparemment frivole et désinvolte a-t-elle pu s'éprendre d'un homme aussi abrupt et tranché que Bube, alias « Le Vengeur » ? La prise de conscience progressive de Mara (Claudia Cardinale remarquable) est également celle de l'écrivain et du cinéaste...

« Télérama » (numéro du 11 au 17 mai) signale la diffusion du film réalisé en 1963 par Luigi Comencini*. Au générique, Claudia Cardinale interprète la ragazza du jeune homme nommé Bube, joué par l’acteur et danseur américain George Chakiris. La revue hebdomadaire m’a mis en colère. Personne ne rappelle ici, pas même l’auteur du court billet, Gérard Camy, l’origine du film scénarisé par Marcello Fondato. Exit le romancier romain Carlo Cassola (1917-1987), qui avait reçu, en 1960, le prix Strega pour cette œuvre fort critiquée d’ailleurs par Pier Paolo Pasolini.

En Italie, Cassola est un écrivain reconnu. En France, Philippe Jaccottet en fut le traducteur méritant et régulier. Ce n’est donc pas la première fois que l’on constate la méconnaissance littéraire de certains commentateurs cinéma. Qui est donc Carlo Cassola ? Un de ces hommes qui ont vécu pleinement les tragédies italiennes de l’entre-deux guerres. En 1932, il étudie au lycée Umberto I : là, il sympathise avec l’un des fils de Mussolini, Vittorio qui deviendra par la suite directeur de la revue « Cinema » et président de l’ACI, société de production cinématographique. L’année suivante, il rejoint le mouvement anti-futuriste « Novismo », fondé par Vittorio Mussolini et Ruggero Zangrandi. Or, à cette époque le mouvement adhère au fascisme. Cependant, ses alternatives artistiques dérangent bien vite : Zangrandi et Cassola finissent par s’éloigner des options du régime. En 1936, il quitte le groupe « Novismo » et il faut pressentir ici une ouverture plus grande au monde : grâce à son cousin, Piero Santi, il va découvrir Döblin, Dos Passos, D.H. Lawrence. Toutefois, c’est surtout James Joyce qui semble l’avoir nettement marqué. Politiquement parlant, la fréquentation à Florence d’un cercle intellectuel composé de Romano Bilenchi, Franco Fortini et Paolo Cavallina, le conduira vers l’antifascisme. Cette année-là, il se marie avec Rosa Falchi tandis qu’il enseigne à Volterra (Toscane), la cité au passé étrusque où Luchino Visconti a tourné « Vaghe stelle dell’Orsa/Sandra » en 1964. En 1942, vont paraître ses deux premiers recueils de nouvelles « En périphérie » et « La visita » qu’Antonio Pietrangeli adaptera au cinéma en 1963 et que l’on distribuera, en France, sous le titre « Annonces matrimoniales ». L’auteur de « Io la conoscevo bene » tentait de retraduire l’univers mesquin et banal que Cassola décrivait ; dans ce film, l’élément masculin (François Périer) n’en sortait pas grandi.


Toutefois, l’œuvre la plus attachante de l’auteur demeure « Il Taglio del bosco », publié ici sous le titre « La Coupe de bois » aux Éditions Sillage en 2017. C’est précisément ce « chroniqueur d’une Italie disparue » que regrettait amèrement Pasolini. À travers le destin du héros, le bûcheron Guglielmo, on mesurait l’immense souffrance de l’écrivain. Il venait de perdre, en 1949, sa jeune épouse, alors âgée de 31 ans. Avant d’écrire ses romans, « Fausto et Anna » (1952), texte en partie autobiographique consacré à la période de la Résistance, et « La Ragazza di Bube », toujours situé dans le même contexte, Cassola brilla surtout dans la nouvelle. Mais, c’est à la suite de cinq années de silence, que Cassola écrivit « Il Taglio del bosco ». Dans un entretien donné à « L’Express », le romancier déclarait : « Il a fallu un événement extérieur pour me faire passer à une étape successive. En 1945, j’avais recommencé à écrire un récit, « Il Taglio del bosco », dans ma première manière : description purement existentielle d’une équipe de bûcherons isolés dans une forêt de la Maremme, en Toscane. Au milieu de mon travail, j’ai eu la douleur de perdre ma femme. Quand j’ai repris mon récit, ce n’était plus la même chose. J’ai fait d’un de mes personnages un veuf qui vient de perdre sa femme. Il voit le monde à travers une nouvelle dimension : sa douleur. Ce n’était pas réintroduire la psychologie, non, mais c’était donner à la description de la vie quotidienne une coloration, une puissance émotive qui m’a arraché à l’inhibition. » La vigueur du réalisme – le travail quotidien, sa gestuelle précise et monotone – et l’expression d’un trouble de l’âme s’équilibraient en une prose économe et fluide. On aurait pu imaginer, représentés à l’écran, quelques instants de labeur : « Tac : un copeau vola. Tac : l’entaille blanche s’approfondit. Encore quelques coups de biais, puis Guglielmo put travailler de taille. À chaque coup, des morceaux, des éclats, des copeaux sautaient. La lame s’enfonçait régulièrement dans l’entaille ; Guglielmo la dégageait d’un coup, et relevait la hache, qui retombait au même endroit. Dix, douze coups encore, puis le pin s’effondra, en restant attaché à la souche par un mince filament ligneux. Quelques coups de plus tranchèrent la fibre tenace. Le pin roula sur le sol. Guglielmo se mit à cheval sur le tronc pour en couper les branches et la pointe. »


Dans ce récit – « cadre matériel de la vie de l’auteur, renfermant aussi son univers mental » (D. Fernandez) -, la politique ou le contexte historique ne sont qu’un arrière-plan, toujours instructif mais peu influent. En revanche, « La Ragazza di Bube » l’interroge plus concrètement à travers l’idylle, en milieu rural, d'une adolescente et d’un jeune résistant, au caractère taciturne et hargneux. Le livre entre donc dans la catégorie du roman historique. Intrigue traditionnelle et facture nettement classique, le roman est boudé par Pasolini et bien d’autres critiques. À l’inverse, le public lui assure un triomphe.

Inspiré d’un fait réel, « La Ragazza di Bube » est pourtant autre chose qu’une aventure sentimentale. Je reprends les termes de D. Fernandez : « 1945 : un jeune communiste, ancien du maquis toscan, tout échauffé encore par les violences commises contre les Allemands, tue, au cours d’une bagarre, un brigadier de gendarmerie et son fils qui avaient voulu s’opposer à ce que lui et ses amis pénètrent dans une église, leur foulard rouge autour du cou. Le voilà forcé de se cacher, d’abord avec sa fiancée, puis éloigné d’elle, en exil. Il est capturé, enfin, jugé et condamné à une longue peine de prison. Sa fiancée décide de l’attendre et de lui demeurer fidèle. »

*

Comment une jeune femme apparemment frivole et désinvolte – Mara/Claudia Cardinale – a-t-elle pu s’éprendre d’un garçon aussi abrupt et tranché que Bube/G. Chakiris ? Il s’agit incontestablement d’une fiction. Mais, Cassola en avait repéré la source dans la réalité : Bube/Arturo Cappellini était Renato Ciandri/Bebo dans le maquis, tandis que Mara était Nada. Le roman, on l’a signalé, parut en 1960. Le vrai Bebo fut libéré par anticipation à la fin de 1961. Carlo Cassola connaissait Bebo et ce, dès 1943. Il n’avait, en tant que résistant, guère apprécié le geste de Bebo. Pourtant, des années plus tard, il y réfléchit plus posément. Selon lui, le vrai responsable de ce drame, c’était le fascisme qui avait instauré une ère de violence et d’arbitraire. En second lieu, les communistes eux-mêmes n’avaient pas su reconvertir les énergies des jeunes générations vers un travail de construction et de paix. Tout au contraire, ils persistaient à entretenir des états d'âme revanchards et haineux. Cassola avait sûrement écrit « La Ragazza di Bube » pour plaider en faveur du jeune Bebo, surnommé « Le Vengeur ». Du reste, n’a-t-on pas dit que Bebo fut élargi, bien avant l’extinction de sa peine, grâce à la publication du roman ?


Cela dit, la figure de Mara/Nada, magnifiquement incarnée à l’écran par la grande Claudia Cardinale, offre un semblable intérêt. Sa prise de conscience progressive est celle de l’auteur. « L’identification du travail de l’amour avec le progrès de l’intelligence » (D. Fernandez), voilà ce qui est au cœur du roman. « Seul l’amour est capable de comprendre et d’absoudre le crime », note D. Fernandez. Cassola décrit, dans la dernière partie du roman, et, avant le jugement définitif de Bube, les sentiments de Mara : « Les véritables responsables n’ont pas été accusés… Ils l’ont excité, puis ils l’ont laissé seul supporté les conséquences… C’est pourquoi je veux, moi, partager ses responsabilités. » « Réfléchissez un moment, messieurs les juges, dit-elle, Bube avait dix-neuf ans… Orphelin de père, il n’a jamais eu personne pour le conseiller, le guider. Il gagne le maquis : jeune comme il est, le voilà avec un revolver, un fusil dans les mains. Quand il rentre chez lui, les gens l’entourent, le poussent à continuer, lui disent qu’il faut venger les victimes, qu’il faut cogner, qu’il faut tuer… Comment comprendrait-il que le temps de tirer et de tuer est passé ? »

Autre dimension extraordinaire dans l’œuvre de Carlo Cassola : les deux êtres, prioritairement Mara, découvrent une sagesse d’esprit et de comportement qui ne relève aucunement de l’analyse intellectuelle, mais plutôt des leçons qu’enseigne la vie quotidienne. Mara est patiente, elle sait attendre… (« une fois de plus, écrit le romancier, la force qui l'avait soutenue dans toutes les circonstances douloureuses de sa vie lui rendit courage »). Parallèlement, elle subit aussi l'attraction de Stefano. Il lui faut néanmoins éprouver une autre expérience, celui de la compassion et de la compréhension de l’autre. « Histoire d’amour, « La Ragazza » ? », interroge D. Fernandez. « Non, bien mieux que cela, répond-il, roman de la naissance d’une femme à la vraie vie. »


Luigi Comencini aura, quant à lui, retrouvé une problématique familière. Grand évocateur du monde de l’enfance, le cinéaste lombard confiait à Jean Gili : « […] il y a une similitude entre mes personnages féminins et mes personnages d’enfants. Les personnages porteurs d’une vérité inconsciente qui est la vérité de la nature, sont conduits à comprendre, d’une façon émotive, les individus qui sont à côté d’eux, c’est-à-dire à les comprendre non par le raisonnement mais par la sensibilité. […] C’est un thème qui me fascine toujours : comment l’amour – c’est une phrase un peu rhétorique – peut dépasser les différences. C’est un fait irrationnel qui relève de perceptions obscures, à la limite de l’inconscient : un individu se sent attiré par une autre personne de manière violente, puissante, envahissante, sans savoir se l’expliquer. Mara est une jeune fille totalement apolitique ; cependant, elle sent que Bube a besoin d’aide sans même comprendre quel type d’aide elle peut lui apporter. […] Au fond, le drame de l’homme, c’est la solitude, et la réponse à la solitude c’est l’amitié ou l’amour. »

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« Tant que tu m'aimeras, j'aurais du courage », dit le détenu Bube à Mara. Celle-ci ne se sent nullement le droit de créer l'irréparable, même si sa passion pour le typographe Stefano est puissante - Marc Michel, protagoniste chez Jacques Demy, et, décidément, malheureux en amour. Comencini a voulu, pour sa part, mettre l'accent sur cet aspect, laissant une moindre place à l'évolution spirituelle de Mara - nous n'entendrons pas à l'écran les propos cités plus haut**. D'un autre côté, la prestation de George Chakiris, fortement inégale, ne parvient pas toujours à crédibiliser le protagoniste Bube. Du coup, le film gravite, pour une meilleure part, autour de Claudia Cardinale, souveraine de bout en bout. On aurait tort cependant de ne pas souligner la qualité et l'intelligence de la photographie (Gianni Di Venanzo), en totale osmose avec les paysages toscans brossés par l'écrivain.

Le 11/05/2019.

MiSha


* Ciné+Classic, 11/05/2019, 20 h 50.

** Le film est une libre adaptation du roman, aussi est-il indispensable de lire Carlo Cassola.

La Ragazza di Bube. Italie, 1964. Réalisation : Luigi Comencini. Scénario : M. Fondato, L. Comencini d'après l'œuvre de Carlo Cassola (Arnaldo Mondadori Editore). Photographie : Gianni Di Venanzo (Noir et blanc). Montage : N. Baragli. Musique : C. Rustichelli. Costumes : P. Ghirardi. Production : F. Cristaldi. Distribution : Claudia Cardinale (Mara), George Chakiris (Bube), Marc Michel (Stefano). Sortie en France : 16/09/1964.

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Photo * : Claudia Cardinale et Carlo Cassola

Photo ** : Luigi Comencini

Photo *** Monteguidi, la commune de Toscane, où se déroule le livre et le film «La Ragazza di Bube».


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