journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
DÉCEMBRE 2018
travail de mémoire
Le Maitron, deux siècles d’histoire sociale à la portée de tous
par Julien

... Enfin, parmi les mille et une manières de s’approprier le Maitron, et d’en faire usage, la question de la transmission et de la formation militante, au sein des organisations, ne peut être ignorée. Ainsi, redécouvrir ces milliers de vies, et cheminer dans la diversité du dictionnaire, peut et doit représenter un support de formation syndicale. Pour que la richesse de ces vies passées, et la créativité de leurs pratiques, puissent nous ressourcer et permettre d’inventer nos engagements présents et à venir.

Ce 5 décembre 2018, le Maitron tient sa traditionnelle journée annuelle. L’occasion d’échanger sur la poursuite des travaux de cet immense dictionnaire biographique, mais aussi et surtout de marquer le tournant que représente l’ouverture du site au grand public.

Qu’est-ce que le Maitron ?

Imaginé et lancé dès 1955 par l’historien Jean Maitron (1910-1987), qui lui a laissé son nom, le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, devenu Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, s’est imposé, au fil des ans, comme le plus grand dictionnaire biographique en langue française. Riche de ses 79 volumes ou productions et des 186 000 notices existantes à ce jour, il est devenu à la fois une référence universitaire sans égal, mais aussi un outil incontournable pour les acteurs mêmes des mouvements sociaux et des organisations, qui y trouvent la trace de leur propre histoire et, bien souvent, matière à se ressourcer dans des récits de vies atypiques.


Les formules ne manquent pas pour qualifier l’entreprise du Maitron. Véritable « Pléiade des militants », il n’est pas uniquement, nous dit Michèle Perrot, un dictionnaire, mais « une vision du monde ». Et Bernard Pudal d’insister sur sa double nature : celle d’un outil scientifique de référence, mais aussi d’une œuvre de « dignification des élites obscures ». Car lorsqu’au milieu des années 1950, Jean Maitron pense son œuvre et en dessine les contours, il le fait en pleine conscience d’un contexte auquel le mouvement ouvrier d’alors, on le sait, n’échappait pas : celui du culte de la personnalité et de l’héroïsation des « grands hommes ». À rebours de cette logique, qui perdure hélas de nos jours, c’est bien aux « obscurs et sans grade » que l’historien voulut rendre leur place et leur rôle. Par la même, c’est une autre vision – sinon du monde, du moins de l’histoire – que portait Jean Maitron. Une vision alors inédite et qui allait marquer de son empreinte l’évolution des sciences sociales, pourtant longtemps rétives à la biographie. Depuis le décès de Jean Maitron en 1987, ses successeurs, Claude Pennetier puis Paul Boulland, ont été les maîtres d’œuvre de la poursuite des travaux du dictionnaire et de son profond renouveau, grâce au soutien ininterrompu du CNRS, comme à celui des Éditions de l’Atelier, anciennes Éditions Ouvrières, qui en sont l’éditeur depuis les origines.

En dépouillant les archives, et en rédigeant les notices, les auteurs du Maitron ne choisissent pas, n’opèrent aucun tri. Dès lors, on ne s’étonnera pas de trouver, dans le dictionnaire, des biographies de tailles fortement inégales. En effet, mus par l’esprit qui préside à la collection de ces milliers d’itinéraires, les quelque 1 500 auteurs qui ont contribué à l’œuvre depuis ses débuts ont fait place aussi bien aux figures incontournables des mouvements sociaux qu’aux illustres inconnus dont les archives n’ont gardé que des traces parcellaires. De Maurice Thorez à Léocadie Tobie, de Louise Michel à Lahouari Hamidi, toutes et tous ont leur place dans le dictionnaire, pour peu qu’un journal, une note de surveillance policière, un témoignage, etc., fasse état de leur participation, même ponctuelle, au vaste mouvement social des sociétés industrielles.


L’ouverture : un pari qui appelle de multiples chantiers

Avec l’ouverture au public de l’ensemble des notices des cinq premières périodes (1789-1968), les Éditions de l’Atelier et l’équipe du Maitron font le pari d’un renouveau. Convaincus que la mise à la disposition de tous de ces milliers de notices permettra un regain de notoriété du Maitron auprès du grand public, nous émettons le souhait que cet outil de référence dans le champ universitaire puisse devenir, de plus en plus, un support civique et pédagogique pouvant servir de nombreux usages.

Une précision s’impose, qui a son importance : l’ouverture du Maitron ne signifie pas la fin des publications papiers. Plusieurs chantiers sont d’ailleurs en cours, qui donneront lieu, dans les prochaines années, à des ouvrages spécifiques, que ce soit le Dictionnaire de la Commune de Paris 1871, dirigé par Michel Cordillot, le Maitron des ouvriers du livre, que coordonne Marie-Cécile Bouju, ou encore un Dictionnaire des militants de la cause immigrée, qui en est à ses débuts. Sans oublier un dictionnaire Belgique, auquel travaillent Renée Dresse et Jean Puissant. L’ensemble des notices de ces différents corpus, comme celles de la sixième période qui s’amorce (1968-1981) resteront d’ailleurs en accès restreint.

Mais à ces publications papiers s’ajouteront d’autres supports, et d’autres contenus. Les réflexions en ce sens sont nombreuses, menées conjointement entre l’équipe des auteurs et les Éditions de l’Atelier. Elles prennent appui sur des expériences anciennes et interrogent à la fois les modes d’appropriation du Maitron et ses usages.


Les modes d’appropriation et de découverte de cette immense base de données sont multiples, protéiformes, et nous n’en avons expérimenté, pour l’heure, qu’une part infime. L’idée est et demeure néanmoins de fournir aux lecteurs les outils nécessaires pour pénétrer et voyager dans cette forêt gigantesque. La formule de l’itinérance, initiée par Edwy Plenel dans son Voyage en terres d’espoir, paru en 2016, en fournit un exemple, qui mérite d’être poursuivi. D’autant que cet ouvrage a donné lieu, par la suite, à des expériences théâtrales, qui ont essaimé en régions, permettant à des néophytes de découvrir la richesse d’un dictionnaire dont ils ignoraient auparavant l’existence. Dans ce cadre, le Maitron a su trouver le moyen de renouer avec l’une de ses ambitions implicites : celle de l’éducation populaire.

Outil d’éducation populaire, donc, mais aussi d’éducation tout court, le Maitron fournit aux enseignants un support inestimable. Nous faisons le pari que l’ouverture leur permettra, ainsi qu’aux documentalistes et, in fine, aux élèves eux-mêmes, d’en découvrir toute la richesse. D’autant que des expériences récentes ont confirmé ce potentiel. Ainsi de lycéens de Guérandes qui, en prenant appui sur certaines des biographies du site Maitron des fusillés, ont travaillé sur la répression dans leur région. Plus encore, leurs travaux, passionnants, ont en retour permis l’ajout de nombreuses informations dans les biographies du Maitron, ces lycéens ayant eu accès à certaines archives qui avaient échappé aux auteurs de ces notices. L’exemple est frappant, et permet d’entrevoir tout le potentiel pédagogique du dictionnaire. Des fiches pédagogiques pourraient ainsi s’ajouter aux notices biographiques. Et les portes d’entrées ne manquent pas, qu’il s’agisse de fournir des éléments clés par périodes (en suivant les programmes d’enseignement), par thématiques, ou par lieux (régions, villes, quartiers). Du côté des collectivités territoriales également, on le devine, le Maitron pourrait devenir un moyen de médiation culturelle très utile.

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Enfin, parmi les mille et une manières de s’approprier le Maitron, et d’en faire usage, la question de la transmission et de la formation militante, au sein des organisations, ne peut être ignorée. Ainsi, redécouvrir ces milliers de vies, et cheminer dans la diversité du dictionnaire, peut et doit représenter un support de formation syndicale. Pour que la richesse de ces vies passées, et la créativité de leurs pratiques, puissent nous ressourcer et permettre d’inventer nos engagements présents et à venir.

Julien Lucchini - membre de l'équipe du Maitron, responsable éditorial Histoire aux Éditions de l'Atelier

* Jean Maitron


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