journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
NOVEMBRE 2018
polyculture
Colette (1951, Yannick Bellon) : un moment de grâce
par Michel S

"Toute ma vie, je me suis penchée sur les éclosions", affirmait-elle. Ces transformations, Colette les assumait pleinement et sans regret. Une femme de son temps, assurément, et, tout autant, une femme de notre temps. Elle aura trouvé, en Yannick Bellon, un témoin d'élection.

Non, je ne voulais pas écrire. Quand on peut pénétrer dans le royaume enchanté de la lecture, pourquoi écrire ? Cette répugnance, que m'inspirait le geste d'écrire, n'était-elle pas un conseil providentiel ? il est un peu tard pour que je m'interroge là-dessus. (Colette)


À jauger, a posteriori, l'œuvre de la réalisatrice, on pourrait presque écrire, au sujet de Colette : Parce que c'était elle, parce que c'était moi. Ceci énoncé pour souligner la curieuse prédestination d'un tel documentaire. Certes, Yannick était encore jeune, tandis que Sidonie-Gabrielle Colette (1873-1954), femme de lettres immensément célèbre, était, pour sa part, au soir d'une existence riche d'expériences et d'audaces parfaitement assumées. Elle souffrait, à présent, d'une polyarthrite douloureuse qui la maintenait perpétuellement dans les murs de son appartement parisien, dont les croisées surplombaient le cadre enchanteur du Palais-Royal. Voyageuse immobile, elle observait de sa fenêtre la vie mouvante du jardin, les enfants, les oiseaux, les arbres, le cycle des saisons, le monde extérieur dont elle était privée par la maladie, se remémore Yannick Bellon.


La réalisatrice était, à cette époque, heureuse qu'on lui propose d'aller filmer la romancière. Toutefois, elle était, en même temps, impressionnée et intimidée parce qu'elle admirait beaucoup cette femme qui avait su, contre vents et marées, conquérir son indépendance alors que patriarcat et machisme demeuraient toujours des forteresses à abattre. La vie de Colette était si riche de bouleversements, de complexités, de transgressions et d'imprévus, qu'elle ne cessait d'étonner et de provoquer l'enthousiasme de Yannick Bellon : serait-elle à la hauteur d'une telle dame ?


Or, Colette comprit l'intérêt d'un tel film : le temps lui était compté et, en outre, ici, c'était, par et sous les yeux d'une autre génération, qu'elle serait brièvement mais durablement évaluée. Le temps des femmes s'épanouirait bientôt. Colette avait ouvert la voie, Yannick et bien d'autres femmes en reprendraient la hardiesse et le goût de la liberté. Colette fut, par conséquent, accueillante, chaleureuse et bienveillante. En outre, elle avait appris à discerner son rôle. Elle fut toujours patiente, sans mouvement d'humeurs, disciplinée, affirme Yannick Bellon qui attribue cette disposition d'esprit à la dizaine d'années que la romancière pratiqua dans l'exercice du music-hall, du théâtre et de la pantomime.

La réalisatrice captera la romancière dans trois scènes d'intimité quotidienne : au petit déjeuner, en discussion intime avec le journaliste Maurice Goudeket (1889-1977), le compagnon fidèle des dernières heures, qu'elle a épousé en 1935 et qu'elle parvint à sauver des griffes de la Gestapo. La voici, dépouillant le courrier qui lui est adressé, notamment les lettres que ses chats lui écrivent (!) ; ensuite, on assiste au retour de Pauline, la gouvernante, qui revient du marché : Colette connaît, à la perfection, les fruits et les légumes qu'on lui présente : elle croque un oignon et en apprécie la saveur, témoignage d'un temps où elle pouvait elle-même, notamment dans le Midi, déambuler dans les allées et choisir sur les étals ! ; enfin, voici l'arrivée de Jean Cocteau : elle donne libre cours à des réflexions inopinées entre les deux écrivains sur l'écriture et l'oisiveté... pourtant, ce sont encore les chutes muettes qui fascinent !


Le travelling, 9 rue de Beaujolais, nous fait découvrir reliures, fleurs, papillons et coraux : tout un univers magique conforme à l'inspiration poétique de la romancière. Ce monde, ici symbolique et clos, nous ramène aux lieux habités et aimés : on admire, émerveillés, une telle grâce, un tel état d'apesanteur et une si prodigieuse féerie. Les séquences extérieures offrent un kaléidoscope d'impressions ténues et tenaces que le verbe souverain de Colette, sous la rudesse de l'accent bourguignon, élève vers d'exquises ferveurs. J'ai changé quatorze fois de domicile, sans compter les maisons de campagne, dit l'auteure du Blé en herbe. La maison natale, à Saint-Sauveur en Pusaye (Yonne), y occupe forcément une place primordiale. Cette demeure est un protagoniste récurrent dans son œuvre : là y vécurent, paisiblement et sans heurts, ses parents, Sidonie Landoy (Sido) et le capitaine Colette, gravement amputé lors de la Bataille de Marignan (1859). Sido, titre d'un de ses récits, s'inspire de cette mère émancipée, féministe avant la lettre et athée résolue - Elle captait des avertissements éoliens... et, auparavant, d'où lui venait le don de définir, de pénétrer, et cette forme décrétale de l'observation ? s'extasiait sa fille qu'elle nommait un joyau tout en or. De la demeure maternelle, bâtisse revêche et grave, avec une porte à clochette d'orphelinat, s'annonçaient deux jardins - celui du haut et celui du bas -, entre culture de légumes (l'atoll maraîcher) et présence végétale (le parc d'agrément). Celle-ci agissant sur Sido, mère Antée, tel un antidote. Elle avait une manière étrange de relever les roses par le menton pour les regarder en plein visage, prononce Colette. On ne peut, en tout état de cause, ignorer la mère si l'on veut saisir la fille. Avec les habitants de Saint-Sauveur, ce ne fut pas toujours l'amour. J'appartiens à un pays que j'ai quitté, écrivit Colette. Colette avait dressé des portraits acides des habitants dans la série des Claudine... Ils en gardaient une rancœur forte, assure, aujourd'hui, Élisabeth Ledroit, responsable du musée Colette.*


Colette planait si loin qu'elle n'en pifa rien : en chaque lieu habité, en chaque géographie révélée (en Bretagne, à la villa Roz Ven de Saint-Coulomb [Ille-et-Vilaine], ou en Provence, à La Treille-Muscate de Saint-Tropez), en chaque amour exploré, des vies réinventées dans laquelle Colette n'en finissait jamais de renaître. Toute ma vie, je me suis penchée sur les éclosions, affirmait-elle. Ces transformations, Colette les assumait pleinement et sans regret. Une femme de son temps, assurément, et, tout autant, une femme de notre temps. Elle aura trouvé, en Yannick Bellon, un témoin d'élection.

Misha.

* Musée Colette : Saint-Sauveur en Puisaye (Yonne).

Colette. 29 mn. 1951. Réalisation : Y. Bellon. Commentaire écrit et dit par Colette. Musique : G. Bernard. Photographie : A. Dumaitre. Son : P. Calvet. Film restauré par les Archives du film - CNC.
Extrait


J'aime, comme vous tous, chez Colette, ses romans juteux et grouillants de Parisiennes et de Parisiens qui apportent dans une mémoire pimpante des odeurs de cuisine et de bureau, la grande sautée d'un quartier chic, le petit libraire, le représentant en huiles et savons, l'étudiant, le concierge, le connaisseur, le cycliste, le soldat en permission, représentants d'une humanité solide, bienveillante, bûcheuse, et toute étourdie de se sentir pétrie dans un même enthousiasme avec la haute canaille, le tourisme, le luxe, la fourrure, le diamant, et le véritable amour. Adorable Colette qui savez tenir un porte-plume comme personne au monde, renifler le mensonge, reconnaître un melon honnête, un vrai bijou au cœur d'or... [...] Vous êtes une reine des abeilles. [... (Léon-Paul Fargue, in : Portraits de famille, Éditions Fata Morgana, 1987).


1 commentaire

De Marie Madeleine Rose - Envoyé le 10/11/2018 15:30:26
J’ ai tous les écrits de Colette écrivaine que j’ ai beaucoup relu e à partir de mon adolescence


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