journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
OCTOBRE 2018
la pierre qui flotte
Chroniques d'une journée moyenne
par Judith

C'est quand même drôle cette obsession de vouloir inculquer le "vivre ensemble" dans les "quartiers sensibles" via les programmes scolaires, à des gamins qui ne font que ça,
VIVRE ENSEMBLE depuis leur naissance.
Ben oui, zont pas trop le choix de toute façon. On peut pas vraiment se payer le luxe de faire son bégueule et de choisir son voisin et sa belle masure dans certains espaces de vie. Tu te poses là où on te dit et tu vis avec le décor et les gens. C'est tout.
Et, je te jure que ça vit ensemble sans se poser trop de questions (parce que, parfois, y a de quoi devenir fou, si on s'arrête un peu).
Mais ce qui est encore plus drôle (c'est une matinée à se gondoler) c'est de penser que ces gens qui prêchent à tout vent le VIVRE ENSEMBLE dans les textes officiels, eux, ne savent pas. Non seulement ils ne savent pas, mais ils ne font pas même semblant de le faire.
Ils ont fait des études pas ensemble, ils ont des maisons pas ensemble, ils ont des vacances pas ensemble, ils se déplacent pas ensemble. Ou alors, si, mais un tout petit "ensemble" de rien du tout. Un tout petit ensemble tout rabougri. Un petit entre-soi racorni qui les éloigne de jour en jour un peu plus du GRAND ENSEMBLE.
Alors "vivre ensemble"
ZOBI
(comme diraient des que je connais et que je vais retrouver bientôt)


Depuis plusieurs mois, un petit garçon esclave de RDC court sous la pluie et dans la boue, dans les fenêtres facebookiennes de mes amis. Il exécute des allers-retours paniqués en portant des charges, malmené par un adulte brutal. La légende de la vidéo précise que ces enfants esclaves extraient à main nue le cobalt de nos smartphones.
Facebook propose : "masquer la publication" "se désabonner".
Ah oui ? On peut masquer l'abomination ?
Ah bon ? On peut se désabonner du mal absolu ?
Je ferme l'écran de l'ordinateur.
Et, l'enfant poursuit son interminable course effrayée quelque part sur Terre.


Vas-y elle prend pas mon carnet celle-là
à croire j'ai tué quelqu'un
j'ai tué quelqu'un ?
j'ai mis le feu ?
vas-y je sors pas je sors pas
à croire j'ai violé quelqu'un
à croire j'ai vandalisé des choses
J'ai rien fait
J'ai fait quoi ?
y a que moi ?
y a tout le monde
tout le monde y fait des trucs
tout le monde y parle
vas-y je donne pas mon carnet
je vais me faire latter par mon père
j'men bats les couilles
mon père il est plus fou que moi
Pourquoi y ferme pas sa chatte lui ?
qu'est-ce t'ouvres ta chatte pélo ?
c'est de ta faute si je suis viré
vas-y ça tombe toujours sur moi
Je vais tous vous défoncer
Je vais tous vous défoncer
Je vais tous vous défoncer.


Cette manie humaine de vouloir à tout prix résoudre tous les mystères de l'univers...
C'est au tour de L'Origine du monde de monsieur Courbet de se trouver défloré de manière triviale, aujourd'hui.
Ne pourrions-nous pas, d'un commun accord, perpétuer quelques ténèbres et silences ? encoffrer jalousement quelques secrets immémoriaux ?
Et, pour y parvenir, doit-on comme Barbe bleue le suggère, pendre à des crochets tous les pourfendeurs d'énigmes ?
Il serait fâcheux d'en arriver à ces sortes de solutions extrêmes, j'en conviens. Moi non plus, je n'aime pas trop la violence.
Mais comprenez.



Ma voisine de banquette TCL fait défiler sur son écran de téléphone un diaporama de jeunes hommes, grâce à son application Tinder. Elle sélectionne, zoome, visionne, revient sur la photo précédente avec une agilité et une vélocité qui forcent l'admiration.
Cible masculine : Hipster tatoué et/ou percé, moyenne d'âge : 30-35 ans, profil social : classe moyenne à classe moyenne supérieure.
Elle communique simultanément avec trois d'entre eux. Ils se prénomment Dimitri, Paul et Benjamin.
Elle use et abuse de smileys : celui qui sourit, celui qui s'esclaffe, celui qui fait un clin d’œil.
Son prénom est Eva (un pseudo ?).
Ses amants virtuels et potentiels ne peuvent pas voir que son collant Dim satin couleur chair est train de gentiment filer sur le bas de sa cuisse, à 17h38, station Grange-Blanche.



Liberté, égalité, fraternité
quand est-ce devenu un slogan ?
Carpe diem
quand est-ce devenu une formule à tatouage ?
Devenir soi
quand est-ce devenu une injonction publicitaire ?
A quel moment est-on passé de l'Essence au bavardage ?
Où est le point de rupture ?
Je ne cesse de me cogner aux conjectures et ça fait des bleus.



Mon dieu. La crasse accumulée derrière le réfrigérateur pendant 10 années. Faites qu'elle ne représente pas une espèce de symbolique à la Dorian Gray de ma vie. Le livreur du nouvel appareil électroménager m'a à peine rassurée en me certifiant : c'est la même chose chez tout le monde, vous savez.
Justement. Pauvre humanité....



Je fais une dinette du dimanche avec ma petite vieille dame du 6e étage. Au marché, j'ai acheté pour elle des figues, du fenouil, du fromage de brebis et des olives au citron. J'ai fait un pain. Elle mange très peu.
Elle dit : Quand mon mari était là, on était bien.
Elle dit : Mon médecin me regarde mourir.
Je me demande combien d'années il me faudra attendre avant que mes voisins ne m'évoquent en parlant de "la petite vieille dame du 3 étage" (ce qui dans le cas de mon mètre 77 serait cocasse).
Je me demande combien de temps il me faudra attendre avant que mon médecin ne me regarde mourir.
Elle dit : Mon généraliste m'a donné un sirop pour une toux persistante. Quand je suis allée à l'hôpital, j'avais une pleurésie.
Elle dit : Mon mari était un homme élégant et délicat. Nous ne nous sommes pas quittés plus de quelques jours durant nos 50 années de vie commune.
Elle dit : A quoi ça sert tout ça, la vie, maintenant ?
Je ne sais pas quoi répondre. Je me demande aussi à quoi ça servira, quand, si...
Je lui ressers une cuillère de salade de fenouil et une figue. Il faut manger, quand même.


En matinée, chez Danny, son coiffeur attitré, elle refit sa couleur Rose Gold châtain. Puis, elle passa deux heures à l'institut de beauté pour un gommage de cellulite, un modelage anti-ride à la Ficoïde glaciale et une épilation intégrale. En début d'après-midi, elle acheta un nouvel ensemble culotte-soutien-gorge en soie couleur prune dans une petite boutique de dessous chics du 6e arrondissement. Dans la cabine d'essayage, devant le miroir, elle félicita son assiduité aux cours de fitness et d'abdos-fessiers (son maître spirituel aurait loué sa bienveillance envers elle-même). De retour chez elle, elle prit le temps de choisir la toilette la plus élégante de sa garde-robe, une petite robe noire sexy juste ce qu'il fallait pour son âge. Elle chaussa ses escarpins vernis de 7 cm et glossa ses lèvres avec le dernier Guerlain rouge infini.
Quand elle arriva au cocktail annuel des magistrats du parquet, son mari lui offrit une coupe de champagne, puis passa la soirée à discuter avec la nouvelle stagiaire du procureur général.
Elle s'ennuya beaucoup, comme d'habitude.



C'est quand même drôle cette obsession de vouloir inculquer le "vivre ensemble" dans les "quartiers sensibles" via les programmes scolaires, à des gamins qui ne font que ça,
VIVRE ENSEMBLE depuis leur naissance.
Ben oui, zont pas trop le choix de toute façon. On peut pas vraiment se payer le luxe de faire son bégueule et de choisir son voisin et sa belle masure dans certains espaces de vie. Tu te poses là où on te dit et tu vis avec le décor et les gens. C'est tout.
Et, je te jure que ça vit ensemble sans se poser trop de questions (parce que, parfois, y a de quoi devenir fou, si on s'arrête un peu).
Mais ce qui est encore plus drôle (c'est une matinée à se gondoler) c'est de penser que ces gens qui prêchent à tout vent le VIVRE ENSEMBLE dans les textes officiels, eux, ne savent pas. Non seulement ils ne savent pas, mais ils ne font pas même semblant de le faire.
Ils ont fait des études pas ensemble, ils ont des maisons pas ensemble, ils ont des vacances pas ensemble, ils se déplacent pas ensemble. Ou alors, si, mais un tout petit "ensemble" de rien du tout. Un tout petit ensemble tout rabougri. Un petit entre-soi racorni qui les éloigne de jour en jour un peu plus du GRAND ENSEMBLE.
Alors "vivre ensemble"
ZOBI
(comme diraient des que je connais et que je vais retrouver bientôt)


Le père croix-roussien de cinquante ans qui a "refait sa vie" pousse un landau sur le boulevard dominical, flanqué d'un ado-Vans et d'une trentenaire-Antoine et Lili.
Je croise son regard hagard au moment où elle interroge, suspicieuse :
Tu as pensé aux couches lavables Bio Baby ?
Tel Bill Murray, le père croix-roussien qui a "refait sa vie" semble condamné à revivre son Jour sans fin à lui, jusqu'à ce qu'il comprenne quelque chose.
Mais quoi ?



1 commentaire

De plukif - Envoyé le 21/10/2018 17:26:24
ça va faire un livre tout ça un jour, si ça se trouve...


Ajouter un commentaire
Votre commentaire sera validé apres vérification.

Les champs en gras seront visibles sur mon site
Prénom ou Pseudo (*) 
Email (*) 
Message  (*) 
Adresse IP : 54.82.79.137
 
(*) champs obligatoires