journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
OCTOBRE 2018
polyculture
M.A.S.H. (1970, Robert Altman)
par Michel S

Il était périlleux de traiter la guerre sur le ton du vaudeville persifleur et antimilitariste, c'est ce que tenta, en 1969, Robert Altman en acceptant la proposition du producteur Ingo Preminger, le frère d'Otto, d'adapter le récit provocateur de Richard Hooker. Notons au passage qu'une douzaine de réalisateurs s'y refusèrent... Ce fut pourtant la chance d'Altman qui obtint un triomphe public et critique exceptionnel. "M.A.S.H." demeure aujourd'hui un des films les plus notables du cinéma américain. De fait, Robert Altman put aussi tracer son sillon sans compromettre son honnêteté artistique et son audace foncière.


J’ai beaucoup plus peur de perdre mon plaisir que mon argent , confiait Robert Altman à l’envoyé spécial de Newsweek (11/03/1974) qui ne comprenait guère les refus persistants du cinéaste à l’endroit des propositions alléchantes des grands studios. Le réalisateur d’un des films les plus originaux sur la country music (Nashville, 1975) incarna jusqu’au bout la création artistique en tant que work in progress. Né en 1925, Altman fit naturellement partie d’une génération qui, face à l’essoufflement du cinéma hollywoodien, prospectait des chemins nouveaux. En même temps, la crise était autant structurelle que politique. Le public lui-même avait changé : il n’allait plus au cinéma pour les mêmes raisons qu’autrefois. La télévision était là pour le divertir, il lui faudrait désormais être payé en retour. Il exigeait qu’on le respecte : de fait, le cinéma des genres semblait ne plus correspondre exactement à ses attentes. D’un autre côté, les professionnels les plus intelligents et les plus habiles vieillissaient ou décédaient. Nous étions à la croisée des chemins. Enfin, les jeunes de la fin des années 60 ne pouvaient pas ne pas être bouleversés par les mutations sociologiques, les nouveaux courants de pensée idéologique ou le questionnement historique. La musique, la littérature et le théâtre s’en faisaient désormais l’écho. Quoi qu’il en soit, et, plus encore que quiconque, Robert Altman ne dérogea jamais à son idéal : il fut donc considéré comme l’enfant terrible du cinéma américain. Jacques Lourcelles note, à propos de Nashville, qu’il n’y aurait rien de plus contradictoire que d’envisager l’œuvre du cinéaste comme une tentative d’aboutissement. La phrase de Picasso (Je ne trouve pas, je cherche) pourrait, selon lui, convenir parfaitement à son cinéma. C’est peut-être à l’action painting qu’il faudrait se référer pour rendre compte de cette démarche de plus en plus hasardeuse (ndlr : d’où les films sur les jeux de hasard : California Split/Les Flambeurs, 1974 – The Player, 1992) », affirme de son côté M. Henry Wilson. Ce dernier rappelle aussi que le cinéaste préfère avant tout le tournage lui-même que la « finitude de l’objet achevé. » « Mon rôle, précisait-il encore à « Newsweek », n’est pas de créer une œuvre d’art, mais de livrer un reflet de l’œuvre en train de se faire. » De ce point de vue, « M.A.S.H. » constitue le véritable détonateur. Bien sûr, c’est une mordante charge antimilitariste, à l’heure où, l’U.S. Army s’enlisant dans le Sud-Est asiatique, l’opinion publique américaine doute, interroge et conteste et que des personnalités renommées s’insurgent (Mohamed Ali, Jimi Hendrix, Leonard Bernstein, Jane Fonda, Eugene McCarthy et sa candidature aux Présidentielles de 1968 etc.). L’audace de M.A.S.H. ne réside pas tant dans la diatribe anti-belliciste, que dans la manière dont cette diatribe s’exerce - Samuel Fuller (Les Maraudeurs attaquent), William A. Wellman (The Story of G.I. Joe), Robert Aldrich (Attack) ou Raoul Walsh (Les Nus et les Morts d’après Mailer), parmi d’autres, ayant, eux aussi, pulvérisé l’image d’une guerre soi-disant purificatrice. Altman adopte, à l’inverse de ses prédécesseurs, le ton du burlesque grinçant, situé sur le front de la Guerre de Corée en 1951, et, dans le cadre d’un hôpital de campagne (le Mobile Army Surgical Hospital qui donne son titre au film). La provocation provient précisément du décalage entre le tragique monstrueux de la guerre et l’état d’esprit joyeusement persifleur et perturbateur des protagonistes mis en scène (Donald Sutherland, Tom Skerritt, Elliott Gould), amateurs de beau sexe, de football américain et de golf. Il s’agit-là d’une totale démolition des genres et, dans le même temps, une métaphore, traitée par l’absurde, d’une réalité contemporaine, la Guerre du Vietnam. L’horreur, la farce, le cynisme, la bouffonnerie et l’acidité du propos vont de pair avec une authenticité quasi documentaire de certaines scènes (ndlr : Le film ne fut pourtant pas tourné en Corée mais dans les studios reconstitués de Santa Monica. En revanche,  M.A.S.H. s’appuie sur des faits réels étayés par le récit autobiographique publié par Richard Hooker en 1968), écrit Claudine Acs. Celle-ci évoque alors l’esprit d’Ernst Lubitsch (To Be or Not to Be) et cette dérision qui lui est consubstantielle. M.A.S.H est un des films-phares du Nouvel Hollywood et du cinéma tout court.


S.M.



M.A.S.H. États-Unis, 1970. Couleurs. 116 minutes. Réalisation : Robert Altman. Production : Aspen Productions, Ingo Preminger. Scénario : Ring Lardner Jr., d'après le récit de R. Hooker. Photographie : Harold E. Stone. Décors : Walter M. Scott, Stuart A. Reiss. Musique : Johnny Mandel. Montage : Danford B. Greene. Interprètes : Donald Sutherland (Haw Keye), Elliott Gould (Trapper John), Tom Skerritt (Duke), Robert Duvall (major Frank Burns), Sally Kellerman (major Hot Lips), Jo Ann Pflug (lieutenant Hot Dish), René Auberjonois (père John Patrick), Roger Bowen (lieutenant-colonel Braymore), David Arkin (sous-sergent Vollmer). Sortie en France : 12/08/1970. Palme d'Or au Festival de Cannes 1970.









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