journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
SEPTEMBRE 2018
travail de mémoire
La Bataille du rail ou Le compromis des mémoires
par Michel S

La Bataille du rail ne pouvait être, en son temps, que l’œuvre qu'elle devint : une célébration de la Résistance, mise en scène dans les conditions d'un habile compromis historique.

"Derrière l'infinie variété des intrigues et l'apparente diversité des récits se profilent une matrice commune, un modèle narratif dominant, une philosophie de l'histoire tacitement partagée. Ce passé réinventé fit l'objet d'un large consensus." (S. Lindeperg, Les écrans de l'ombre - La Seconde Guerre mondiale dans le cinéma français, Éditions du CNRS, 1997).

Avant-propos.

Le 19 août 1944, l'insurrection contre l'occupant est officiellement déclenchée dans le cinéma. Le Comité de libération du cinéma français (CLCF), regroupement des différents réseaux de résistance, participe à la libération du pays. Parallèlement à l'insurrection, il s'agit aussi de mettre en images ces événements. Dans les salles obscures, on y projette très vite des films témoignant du combat pour une France délivrée du joug allemand. Œuvre symbole, La Libération de Paris inaugure un cycle de réalisations héroïques qui tiennent le haut de l'affiche jusqu'à la fin de 1946.La Bataille du rail en devient l'exemple prééminent. Tourné en décors réels, selon des circonstances rigoureusement exactes et avec des participants issus du monde du chemin de fer et de la Résistance, La Bataille du rail affiche l'ambition d'être l'authentique miroir de la lutte patriotique. Concernant René Clément (1913-1996), qui, aux yeux des commanditaires, s'était nettement démarqué dans le court métrage, Ceux du rail, c'est, tout à la fois, son premier long métrage et le premier des six films qu'il consacrera à la Seconde Guerre mondiale (cf. Le Père tranquille, 1946 ; Les Maudits, 1947 ; Jeux interdits, 1952 ; Le Jour et l'heure, 1963 ; Paris brûle-t-il ? 1966). La période de l'Occupation continuera, en effet, d'alimenter la filmographie du réalisateur, lui permettant d'en restituer un éclairage plus nuancé et plus complexe, à l'exception toutefois du dispendieux Paris brûle-t-il ?, objet de toutes les pressions et symbole des commémorations non dénuées d'intrigues politiques.°


Il faut étudier minutieusement la genèse de La Bataille du rail pour en découvrir simultanément sa gloire consensuelle et son ambivalence* fondamentale. Distribué en février 1946 sur les écrans parisiens**, La Bataille du rail est deux fois primé à Cannes - il obtient le Prix du jury et le Grand prix de la première édition du Festival - ; il rallie, de surcroît, les suffrages publics et critiques. Sylvie Lindeperg, auteur d'un ouvrage cité plus haut, écrit : Court métrage documentaire devenu long métrage de fiction, initiative communiste réinvestie par la SNCF, La Bataille du rail ménage, dans la brèche d'une construction chaotique, l'espace de plusieurs films parallèles dont chaque protagoniste peut se prévaloir. On ne reviendra pas ici, en détail, sur la mise en route et la matérialisation d'un projet élargi et transformé en cours de tournage. On conseillera aux passionnés de lire les ouvrages de Mme Lindeperg et de Jean-Pierre Bertin-Maghit***. Contentons-nous, en revanche, de signaler ceci : René Clément, soutenu par Colette Audry, en avait écrit le scénario et les dialogues dès l'automne 1944. Ceux-ci furent d'ailleurs l'émanation d'une écriture collective, source de témoignages émis par les cheminots résistants. À l'origine, le film devait s'appeler du nom de l'association résistante, Résistance-Fer. Il ne pouvait s'agir que d'un strict documentaire. La Direction générale du cinéma, en l'occurrence Michel Fourré-Cormeray, enthousiasmé par la copie de travail initiale, proposa alors d'accroître sa participation financière pour transmuer le court métrage en un grand film dont la qualité s'avère certaine. Ainsi, naquit La Bataille du rail.


D'une manière remarquable, Jacques Lourcelles**** débusque la singularité et l'équivoque d'une telle réalisation. S'il loue, à juste raison, le réalisme et la prouesse technique du film, il en signale cependant son caractère paradoxalement univoque. L'équivoque gît précisément dans son discours globalement univoque. Or, ce discours n'est jamais constitué à partir d'éléments univoques, bien au contraire. Ces éléments dissemblables reflètent les influences politiques des différents parrainages. Au-delà, si les méthodes s'inspirent bien d'un néoréalisme à la française, elles ne conduisent pas forcément à une vérité historique multidimensionnelle. La Bataille du rail sert un discours politique consensuel et contextuel : celui du mythe de la France résistante. Reprenons les phrases de Lourcelles : La Bataille du rail représente une entreprise à peu près unique dans l'histoire du cinéma français. Clément utilise les moyens et les méthodes du néo-réalisme pour bâtir une épopée hagiographique de la résistance ferroviaire en France. En bref, montrer un aspect ou plusieurs aspects, aussi confirmés soient-ils, de l'histoire de l'Occupation n'indique nullement que l'on en ait traqué sa réalité embrouillée. En second lieu, lorsqu'on invoque l'hagiographie, et, compte tenu du glissement de sens opéré à partir du XVIe siècle, cela renvoie à la construction d'un récit à caractère merveilleux où les faits historiques sont transformés par l'imagination populaire ou par l'invention poétique.***** Enfin, le protagoniste-héros de la Résistance, mort au combat ou vivant encore, entre dans la légende. Il devient hágios (saint) dans une Histoire où les processus sont auréolés d'une pureté immaculée. Si l'édifice ainsi structuré peut jouer un rôle dynamique et fédérateur, il révèlera, a contrario, et, face aux séquelles des vieux antagonismes, son extrême fragilité et la rémanence de conflits politiques tenaces. Avec La Bataille du rail, s'érige la chanson de geste (J.-P. Bertin-Maghit) de la Résistance. Qu'hommage soit rendu aux combattants de l'ombre, à travers ceux impliqués dans le secteur ferroviaire, n'est pas le moindre des paradoxes, tandis que s'ébranlèrent, des mois auparavant, et, sans le moindre arrêt, les lourds wagons conduisant aux camps de concentration et d'extermination. Michèle Lagny conclut, pour sa part, ainsi : De fait, c'est à la mise en place de la légende de la Résistance que nous assistons, image d'Épinal que, pas plus que la classe politique, le cinéma français ne contestera jusqu'à la difficile sortie du Chagrin et la Pitié.


Le film.

Résultat d'une gestation composite, La Bataille du rail offre une structure scindée en deux parties d'inégale longueur et de nature fort distincte. On pourrait en déduire que l'explication tient justement à la métamorphose du projet liminaire. Comment expliquer néanmoins l'hybridité déjà manifeste dans le montage de mai 1945 ? Peut-on parler de compromis tacites ? On ne saurait s'en tenir à des raisons purement techniques. L'examen des versions successives du prologue est riche d'enseignements. Les cheminots deviennent, dans l'ultime mouture, les chemins de fer. Selon certains, ce n'est pas seulement la résistance ferroviaire qui doit être promue mais l'ensemble de la compagnie, hauts cadres compris. Cette captation d'héritage qui s'observe aussi dans le changement de titre, se prolonge dans le film par l'image idyllique d'une grande famille du rail, solidaire de la base au sommet, à laquelle les cheminots de tous âges et de tous de rangs sont rattachés par d'indéfectibles liens, explique Sylvie Lindeperg. Désormais, l'éventuel contenu de classe, suggéré par la mouvance communiste, disparaît au profit d'une France, élites confondues, rassemblée contre l'occupant. Cette stratégie est dûment validée par tous les secteurs de la Résistance. Louis Armand, un des responsables de Résistance-Fer, devenu président de la Société, légitime le sacre de la SNCF, citée à l'ordre de la Nation et récipiendaire de la croix de guerre et de la Légion d'honneur. Des années plus tard, en 1985, Fred Kupferman****** écrira : Il serait indécent, quand René Clément, dans "La Bataille du rail", célèbre l'héroïsme des cheminots, de rappeler qu'il ne s'est pas trouvé un seul cheminot pour refuser de conduire un convoi de déportés. Où se tient la vérité ? Il n'est pas exclu non plus que, parmi ceux qui convoyèrent, se camouflaient d'authentiques adversaires de la collaboration. Le cinéma, en ce qui le concerne, a pour vocation d'élever la prise de conscience et non de stimuler un syndrome de culpabilisation.


L'hybridité du film est donc attestée. Une première période - environ vingt minutes - sur le mode documentaire, placée dans une chronologie plutôt vague, décrit l'activité de sabotage des cheminots résistants. Ceux-ci s'intègrent dans une communauté indifférenciée dont la seule logique est celle d'un collectif uni par une solidarité et une foi inébranlables. Les séquences sont parfois doublées d'un commentaire off et marquées au sceau d'un rythme haletant. Le montage y joue un rôle prédominant, alternant volontairement les contrastes. Le style est influencé par le cinéma soviétique (cf. La séquence des otages - 20'40/21'10, Gare, extérieur jour : plans 155-170 s'achevant sur plan ciel/fumée noire - qui traduit, à l'écran, le fameux engrenage sabotage/répression/attentat). La bande-son est au diapason de ce dramatisme inéluctable : le sifflet lancinant d'une locomotive à l'arrêt est ponctué par le mitraillage des captifs. La seconde partie du film relâche la pression, laisse libre cours à l'espace fictionnel et à l'existence des destins individuels. Elle relate la bataille de la Libération (Un cheminot apprend la nouvelle du débarquement en écoutant la radio de Londres). Cette bataille consiste ici à contrecarrer coûte que coûte l'intervention allemande Apfelkern, un wagon blindé suivi de douze trains situés à peu de distance les uns des autres. "Le montage tend à effacer les ruptures et linéariser le récit, d'autant plus que des indications de dates et d'heures viennent référentialiser le développement de la temporalité interne du film." (M. Lagny)******* On assiste bientôt à une autre optique du combat : les protagonistes ne sont plus noyés dans un ensemble social au caractère de classe nettement marqué. L'initiative individuelle y est soulignée. Il n'empêche : la complicité devient générale au sein des Chemins de fer français. Jean Pouillon fustigera cette atmosphère lénifiante d'entente entre les hommes.******** Certes, mais La Bataille du rail ne pouvait être, en son temps, que l'œuvre qu'elle fut : une célébration de la Résistance, mise en scène dans les conditions d'un habile compromis politique. (S. Lindeperg).


S.M.

° René Clément ne cachera guère son irritation : Avec un budget comme celui de Paris brûle-t-il ?, forcément, on n'est pas totalement libre. Les pressions de toutes sortes, les tracasseries de tous bords, les amours-propres à ménager, l'offensive des médiocres, des parvenus, des sclérosés, de tous ceux que vingt ans de démissions accumulées ont délabrés, de tous ceux qui en vingt ans se sont dessinés une jolie petite image d'Épinal d'eux-mêmes, des événements, confinés dans une fausse gloire, déclarait-il alors. (in : Arts, 20/04/1966). À l'occasion du 74e anniversaire de la Libération de Paris, le film a récemment fait l'objet d'une rediffusion sur France 3 (20/08/2018).


* Le terme est utilisé par Sylvie Lindeperg. Il nous paraît le plus adéquat : l'ambivalence indiquant la coexistence, au sein du film, d'intentions politiques différentes. Il est clair que la transformation du documentaire en fiction y joue un rôle non négligeable. Ainsi élargi au gré des nécessités budgétaires, le groupe de production agrège des commanditaires et des financeurs dont les enjeux disparates vont peser sur le récit et la forme du film, note Mme Lindeperg qui parle ensuite de l'hybridité des formes au service d'un discours pluriel.

** Initialement exploité dans un seul cinéma, L'Empire, le film fut, en raison de son succès, projeté dans trois autres salles parisiennes.

*** S. Lindeperg : op. cité. - J.-P. Bertin-Maghit : Le Cinéma sous l'Occupation. Le monde du cinéma français de 1940 à 1946, Paris, Orban, 1989. Lire également : L'Écran rouge. Syndicalisme et cinéma de Gabin à Belmondo. Éditions de l'Atelier, 2018. Article de S. Lindeperg : La Bataille du rail, p. 126-127 ; J.-P. Bertin-Maghit : La Bataille du rail - De l'authenticité à la chanson de geste, in : Revue d'Histoire moderne et contemporaine, n° 33, avril-juin 1986.


**** J. Lourcelles : Dictionnaire du cinéma - Les films. Robert Laffont Bouquins, 1992.

***** Définition Larousse.

****** F. Kupferman : Les premiers beaux jours 1944-1946, Calmann-Lévy, 1985.


******* M. Lagny : Les Français en focalisation interne, Iris, n°2, second semestre 1984.

******** J. Pouillon in : Les Temps modernes, n°8, mai 1946.

Cela débute comme un documentaire et se termine comme une épopée. Et pourtant... c'est une histoire vraie. S'il faut chercher ce qui caractérise essentiellement La Bataille du rail sans doute est-ce, avant tout, sur l'authenticité qu'il faut mettre l'accent... des faits poignants comme la vie. (J.-P. Barrot, L'Écran français n° 35).

C'est d'abord à la gloire méritée des cheminots que la Coopérative Générale du cinéma a réalisé ce film admirable, conçu peut-être dans un autre dessein. [...] il est beau surtout parce qu'il exprime avec une simplicité grandiose l'héroïsme quotidien du peuple. (P. Gaillard, L'Humanité, 26/03/1946).


La Bataille du rail. Scénario : R. Clément, Colette Audry. Photographie : Henri Alekan, G. Ferrier, O. Tourjansky. Musique : Yves Baudrier. Son : C. Evangelou. Montage : J. Desagneaux. Production : P. Corti - Coopérative Générale du Cinéma français. Réalisé avec la participation de la Commission militaire du CNR (Conseil National de la Résistance) et grâce à l'effort de la SNCF. Conseiller technique ferroviaire : André Delage. 82 minutes. Interprètes : Barnault, Clarieux, Daurand, Desagneaux, Joux, Latour, Tony Laurent, Leray, Lozach, Mindaist, Pauleon, Rauzena, Redon, Salina, Max Woll et les cheminots de France. Les prises de vues commencent en mars 1945 dans la région de Lannion (Côtes-d'Armor) puis ensuite à Château-du-Loir, au dépôt du Bourget et enfin sur la ligne d'Épinac à Santenay, près de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire).


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