journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
JUIN 2018
débats d'idée - champs libre
La métropole de Lyon n’est pas une Startup, elle est le bien commun de tous ces habitants
par Stéphane

La Tribune de Lyon laisse cette semaine le VP de la Métropole de Lyon s’insurger contre un terrible crime de lèse-majesté : lister les ratés d’un projet urbain que le monde nous envie, celui de la Confluence, une zone autrefois industrielle, aujourd'hui abandonnée aux mains de spéculateurs et promoteurs de tout poil, mais aussi de starchitectes en mal de reconnaissance.

 
Au-delà de la défense d’une vision de la ville que les communistes lyonnais combattent et contre laquelle « le Grain de Sel » a très souvent réagi, le texte de M. Le Faou - qui relève plus d’une auto-satisfaction caricaturale que d’une réponse argumentée (« Confluence, un quartier nature », euh…comment dire ?) – met en exergue une vision techniciste, servicielle et marketing de la ville qui entre en résonance avec la façon dont les adorateurs de la Macronie voient notre pays. Et les barons lyonnais sont au premier rang.

Avec le mépris habituel envers ceux qui pensent différemment, ce baron qui ânonne à l’envi le catéchisme libéral adapté à l’urbanisme, s’en prend bien évidemment à tous les jaloux et grincheux qui ne voient dans ce morceau de ville dite intelligente qu’un technocosme avec un surdéploiement technique et une artificialisation sans précédent, non pas uniquement de la terre, mais de notre rapport à elle.
A la lecture de son droit de réponse, il est nécessaire de lui rappeler que l’urbanisme c’est d’abord l’art d’habiter et de vivre-ensemble (et cela fait longtemps que Lyon n’en suit plus le chemin) et que, par conséquent, la ville est notre bien commun.
Il est encore plus nécessaire de lui rappeler la définition de l’urbanisme tellement détournée par des intérêts privés et capitalistiques que son sens est, volontairement, oublié : Étude, ensemble des arts et techniques permettant d'adapter l'habitat urbain aux besoins des hommes.
Alors oui, monsieur Le Faou, l’urbanisme est l’affaire de tous et certainement pas uniquement celle des urbanistes. Et Confluences est l’exemple parfait d’un bout de ville construit sans les habitants.

Cette tribune est dans la continuité d’un débat sur la ville dont Lyon a le secret. Le 17 mai dernier, sous les dorures peu républicaines de l’Hôtel de Ville de Lyon, se tenait une énième conférence sur les villes intelligentes (les smart city dans la novlangue technocapitaliste) qui guérissent les écrouelles. Cette fois-ci, la technologie allait venir au secours des inégalités. Si, si.
Le soutien intéressé d’entreprises, autrefois publics et devenues de puissants lobbies du secteur de la finance ou de l’énergie, suffisait amplement pour comprendre la tartuferie qui se jouait, loin du peuple comme d’habitude. Simon Maupin, Louis XIV et les descendants de cette période royale peuvent être rassurés : les prévôts des marchands modernes ont toujours leur rond de serviette dans les lieux du pouvoir lyonnais.

« Le Grain de Sel » s’est suffisamment épanché sur ces villes connectées dont l’oligarchie juge son intelligence à un colifichet 2.0 sensé attirer la richesse qui ruisselle pour en remettre un couche.
A quelques mois des élections municipales, c’est plutôt le sens politique à donner à cette emprise numérique et bling-bling que nous devons interroger, afin d’éviter le rejet en bloc des technologies ou d’une vision manichéenne simpliste. La tribune de M. Le Faou comme cette conférence du 17 mai nous rappellent, une fois de plus, que « les idées dominantes sont celles de la classe dominante ». Surtout à Lyon.

Tout d’abord le titre de cette conférence qui fleurait bon le monde ancien malgré ses attributs modernes : « Les villes intelligentes réduiront-elles les inégalités ? ». Cela pose un certain nombre de questions ontologiques qui n’ont, on pouvait sans douter, pas été posées lors de cette journée de l’entresoi confortable.
Tout d’abord, l’anthropomorphisme de ce titre interroge sur les pouvoirs que l’on arrive à donner à une technique : en clair, ce titre, et au-delà les technophiles dépolitisés, arrive à donner des caractéristiques humaines aux technologies de l’information qui optimisent l’efficience opérationnelle des villes.
Il suffirait donc que les algorithmes, qui sont le cœur de ce système, intègrent voire, pour rester dans l’anthropomorphisme, prennent conscience du facteur inégalité pour mettre en calcul leur réduction.
Voici l’excellent livre d’Evegny Morozov « Pour tout résoudre, cliquez ici », qui trouve un exemple on ne peut plus symbolique.

Ensuite, cet anthropomorphisme réduit, cache voire interdit le facteur humain. Les citoyens, les élus, les associations, les entreprises…nous sommes tous, dans ce titre, subordonnés à la smart city. La technique n’est plus là pour nous aider, elle nous supplante car nous avons trois terribles défauts : nous sommes imparfaits, sensibles et, pire, avons des pensées, voire des avis politiques.
La réponse de M. Le Faou dans « La Tribune de Lyon » est cet acabit : Puisque tous les starchitectes du monde viennent voir Confluence, puisque l’élite locale dit que c’est moderne et connecté, c’est forcément bien pour les habitants. Mieux, les habitants sont forcément heureux. La théorie du ruissellement revisitée en mode « développement urbain ».


Enfin, c’est à nous communistes de rappeler que les inégalités sont consubstantielles au capitalisme.
Il est dans la logique du capitalisme financier de créer des écarts grandissants de revenus entre ceux qui travaillent pour vivre et ceux qui font travailler leur argent. Et ce n’est évidemment pas tenable, tout marxiste sachant que le capitalisme s’autodétruit, mais, hélas, le peuple avec lui.
«La smart city » lyonnaise étant au service de ce capitalisme, imaginer qu’elle puisse réduire les inégalités relève de la tartuferie. Une de plus.

C’est donc bien un combat politique que nous devons mener dans nos métropoles globalisées, devenues de véritables produits pour le capital. Il oppose la ville-polis définie comme une communauté de citoyens libres et autonomes, avec sa dimension vernaculaire respectée, et la ville-mechanicus où le spontané et le sensible sont écrasés par le calcul et le chiffre.

« L’urbain n’a pas de pire adversaire que l’urbanisme ». Henri Lefebvre l’affirmait il y a 50 déjà. La production de cet espace contrôlé par l’Etat et le capitalisme est une réalité toujours d’actualité, mais augmentée par une technologie 2.0 qui rend ce contrôle séducteur. Le droit de réponse de M. Le Faou dans « La Tribune de Lyon », en est l’illustration parfaite.

Dans un texte précédent, « le Grain de Sel » interrogeait la notion de réenracinement pour lutter contre l’abstraction du travail imposé par le capitalisme qui tue l’Homme et son environnement. Celui-ci fait plutôt référence à une notion complémentaire et tout aussi importante pour interroger le communisme du 21ème siècle : l’attachement.
L’attachement à notre ville qui doit rester un objet politique co-construit alors qu’elle est devenue le réceptacle de services numérisés sensés rendre efficients tous nos faits et gestes contrôlés, voire prédéterminés, par des prothèses aliénantes même drapées dans les oripeaux de la modernité.
L’attachement à notre ville, c’est notre capacité de nous émouvoir et donc de désobéir, parfois, au « meilleur des mondes ».
Oui, M. Le Faou, nous avons de droit de critiquer non pas uniquement les ratés techniques de Confluence (si ce n’était que cela), mais surtout le raté urbain et des choix politiques et financiers qui auraient dû être orientés vers les vrais besoins des Lyonnais. La ville construite avec l'intelligence de ces concitoyens sera toujours préférable à la "ville intelligente".

Comme le droit de réponse de M. Le Faou, ce publireportage sur la « smart city » qui nous guérit de les tous les maux de l’ancien monde (les syndicats, les associations, les partis politiques, l’éducation populaire et toutes ces humanités qui permettent d’animer notre citoyenneté) entre aussi en parfaite résonnance avec le déjeuner de notre banquier-président avec les géants capitalistes des nouvelles technologies. L’objet de cette rencontre où la France s’humilie devant ces prédateurs : « Tech for good », la technologie au service du bien commun.
Car en plus de lutter contre les inégalités, le capitalisme nubérisé (néologisme entre numérique et uber qui finalement rend bien compte des nouvelles formes que prend le capitalisme pour survivre le plus longtemps possible à sa propre et inéluctable chute), se soucie de « ce qui soutient la coexistence et par conséquent l’être même des personnes ».

Comment rappeler à ces vautours que le bien commun, c’est réaffirmer que l’économie n’est pas la base de la société ?
Comment rappeler à ces fossoyeurs de toute humanité que le bien commun doit totalement se démarquer de toute forme de totalitarisme ?

Notre Méprisant de la République, dans sa novlangue qui rendrait jaloux l’auteur de « 1984 », éructait son catéchisme du nouveau monde : «Nous sommes en train de réussir la création d’un écosystème performant en France : Créer et faire développer des start-up, attirer des VC (pas WC, mais bien Venture Capital, capital-risque) et des business angels, transformer les grands groupes avec l’open innovation ». Tout commentaire serait superflu.
Le droit de réponse de M. Le Faou est du même moule. Il suffit de lire tout le marketing pour vendre Confluence pour trouver des similitudes idéologiques avec le monde vu par notre startuper Macron.

Adorno, dans ses « réflexions sur la vie mutilée » rappelait que nous devions prendre garde à ne pas alimenter « l'illusion que le monde de froideur où nous vivons maintenant est un monde où il est encore possible de parler les uns avec les autres ».
La ville pensée à travers l’algorithme est une vision froide qui annihile toute prise décision par l’affect ou la séduction. Et nos métropoles, à travers le nouveau joujou capitaliste de la « smart city », sont particulièrement bien outillées pour tuer dans l’œuf toute initiative spontanée et l’indépendance de l’esprit.
Les villes « clés en main » avec des systèmes d’exploitation fournis par les grands groupes du numérique et des travaux publics, voilà le nouvel eldorado des prédateurs qui, pour survivre, nous empêchent de vivre.
Voilà Confluence, voilà comment M. Le Faou comprend l’urbanisme. Et forcément, le citoyen ne peut avoir sa place dans la coconstruction. Il a juste le droit de consommer la ville.

Il y a donc une impérative nécessité, au nom de la lutte des classes, de remettre au devant de la scène la cité politique et de reposer de façon citoyenne les visées forcément humanistes de la ville : pour qui et avec qui nous façonnons les lieux que nous souhaitons habiter.
Les objectifs éthiques d’une ville sont ainsi non négociables et c’est pour cela que le politique au sens noble du terme doit reprendre la main sur les algorithmes et la ville devenue marque.
Car l’éthique, c’est bien cette recherche d’équilibre réfléchi. La justice sociale, la protection de l’environnement et la valorisation des biens communs ne peuvent faire l’objet d’applications et d’équations normatives. Sans parler du coût écologique gigantesque des « data centers » qui gèrent ces villes intelligentes et engloutissent près de 10 % de la consommation mondiale d’électricité.
M. Le Faou sait-il seulement le coût énergétique de son joujou 2.0. ?
M. Le Faou devrait faire un tour en Chine dans les mines d'où sont extraites les terres rares qui l'alimente.
Confluence, « ville plus sobre en énergie », comme le répète béatement le VP de la Métropole de Lyon ? Le mirage du numérique et de la dématérialisation a encore frappé. La financiarisation et la régulation algorithmique nos villes ne doivent pas être des horizons indépassables.

Et maintenant ? A deux ans des municipales et alors que l’autre erreur urbaine de la Part-Dieu avance aussi à grand pas, il est temps pour les communistes et les citoyens d’ouvrir les yeux sur ces chimères urbaines.
La ville politique et les citoyens qui la font vivre doivent s’approprier des thématiques majeures, s’ils veulent se sortir de cette aliénation technocapitaliste aussi séduisante soit-elle :

- Sortir de l’idolâtrie du numérique et de la haute-technologie qui ne peuvent être que modernes (sans bien évidemment rejeter l’outil technique au service de l’Homme et maîtrisé par lui). La crise environnementale que nous subissons doit impérativement nous interroger sur le coût énergétique et écologique de ces villes connectées. Les basses technologies (le vélo plutôt que la voiture autonome, les ateliers d’artisans plutôt que les FabLab…) doivent (re)trouver une place majeure dans notre urbanité.

- Sortir de la privatisation de notre ville. Les citoyens doivent devenir les organisateurs de la cité et nos élus les administrateurs de nos biens communs.

- Sortir de la standardisation des métropoles globalisées. Retrouver de l’attachement pour notre ville passe par lui redonner sa singularité, l’ancrer dans son histoire, sa culture. La gouvernance technocapitaliste doit disparaître au profit d’un gouvernement sensible et ancré dans la réalité de ses concitoyens. Et permettre enfin à nos imaginaires de sortir de cette standardisation forcée.

- Sortir de la compétition et du catéchisme de l’attractivité métropolitaine qui permettrait de tirer vers le haut les régions moins attractives (encore le ruissellement). Le projet de la Part-Dieu est l’exemple absolu de cette ineptie urbaine et en même temps tellement en phase avec l’idéologie macronienne. Un pacte ville-campagne-périphérie basé sur les solidarités et la coopération est la base non négociable de tout changement de paradigme indispensable pour répondre aux inégalités sociales et territoriales et aux crises écologiques. Je laisse les lecteurs du « Grain de Sel » relire les théories des territorialistes sur les biorégions urbains comme biens communs pour mieux comprendre les enjeux.
La Métropole de Lyon, comme elle se construit, est un pur produit du capitalisme. La Métropole de Lyon, comme elle se construit, est donc dans un processus d’autodestruction. La ville capitaliste protège les possédants contre les damnés de la terre. Elle leur assure la folle poursuite en avant de l’accumulation du capital au profit des intérêts financiers tout en réprimant les exigences du peuple. La ville capitaliste construit donc des services, des biens et des objets qui permettent cette accumulation. Mais il faut bien que quelqu’un achète ces biens et ces services produits alors que pour maximiser ces profits, le système compresse les salaires…Marx l’avait écrit.
L’autodestruction de notre urbanité est donc à l’œuvre par les capitalistes eux-mêmes. Nous ne devons plus les laisser détruire notre bien commun. 2020 se prépare maintenant.


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