journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
MAI 2018
débats d'idée - champs libre
Les deux cents du Maure ou Bon anniversaire, mon cher Karl !
par Michel S

Philosophe ? Sociologue ? Economiste ? Historien ? Polémiste ? Qu'était donc Karl Marx dont on célèbre le 200e anniversaire ? Isabelle Garo, présidente de la Grande Edition Marx et Engels, écrit pour "L'Humanité" du 4/05, à juste raison : "Pour une grande partie des jeunes générations, Marx n'est ni pestiféré, ni désuet : c'est un auteur qui aide à penser le présent et à élaborer des alternatives." "Un penseur anti-académique", ajoute-t-elle. Par conséquent, le contraire du "Penseur" d'Auguste Rodin : ni détaché du monde, ni séparé des autres. Une pensée pour ceux qui penseront demain leur libération : une pensée pour le futur. D'où notre controverse avec M. Attali !

Karl Marx ou le Maure – c’est ainsi qu'on l’appelait dans sa famille – a deux cents ans, ce 5 mai 2018. Deux cents ans… et pas une ride ! S’il avait simplement été un analyste ou un économiste compétent, comme le souhaite M. Jacques Attali, Marx aurait rejoint les oubliettes dans lesquelles sera sûrement jeté l’ancien conseiller spécial de François Mitterrand. Quel homme de la génération prochaine aura le désir de savoir ce que fut et ce que fit M. Attali ? Tandis que Marx excitera encore la curiosité, l’envie de comprendre et le désir de transformer l’état actuel des choses. Marx est un espoir et non un prophète, surtout un espoir pour les travailleurs et pour le monde qui vient. Son œuvre et son esprit nous appartiennent. Marx avait confiance dans les générations futures. Comment croire qu’il puisse considérer son immense travail comme achevé, définitif et formulé comme infaillible ? Jacques Attali aime beaucoup Marx. Nous n’en doutons guère. Les raisons de son admiration sont à chercher ailleurs que dans sa propre naissance à Alger, où Marx se rendit, au crépuscule de sa vie, du 20 février au 2 mai 1882, afin d’y soigner une bronchite et une pleurésie. Là, il écrivit – comment Marx pouvait-il cesser d’écrire ? – des lettres que le regretté Gilbert Badia avait jadis regroupées. Plus tard, Marlene Vesper, dans Marx in Algier, établira une étude plus approfondie sur son séjour ici.


Marx, malade, ira donc se reposer en Algérie. Mais, c’est aussi un homme déchiré par le décès de sa fidèle épouse, Jenny, terrassée par un cancer, le 2 décembre 1881. Fin décembre, ses adversaires, empressés, annoncent prématurément sa propre mort. Le Maure – ainsi le nommait-on en raison de son teint particulièrement mat, Marx était-il arabe ? – réagit, avec son humour habituel : « Pour faire enrager ces chiens maudits, je dois vivre longtemps ! » Marx se serait-il trompé deux fois ?! Primo, il n’a pas vécu beaucoup plus longtemps – il s’est effondré, quelques mois plus tard, le 14 mars 1883, à Londres, où il vivait depuis 1849. Secundo, Karl Marx se sous-estimait. Un homme de son envergure était destiné à vivre pour une éternité ! En revanche, j’émets ce vœu le plus cher, à l'endroit de M. Attali : que son existence soit la plus longue possible, car, le Temps ne lui laissera aucune chance !

S.M.

P.S. Nous n’avons nullement l’intention de disputer à M. Attali, son statut envié d’exégète scintillant et virtuose de l’œuvre de Marx. Toutefois, nous lui rappellerons quelques phrases écrites par le penseur allemand.


1. Dans la préface à la première édition du Capital, datée du 25 juillet 1867, Marx souligne, à propos de son travail : « Il ne s’agit point ici du développement plus ou moins complet des antagonismes sociaux qu’engendrent les lois naturelles de la production capitaliste, mais de ces lois elles-mêmes, des tendances qui se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer. Le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer à ceux qui le suivent sur l’échelle industrielle l’image de leur propre avenir. » N’importe quel homme sensé aura compris que Marx ne se contente pas d’analyser ou de décrire de manière exhaustive le développement du capitalisme. En second lieu, il admet implicitement que son œuvre est à suivre et, qu’à sa suite, d’autres hommes et d’autres femmes enrichiront, à partir de son exemple, la compréhension du monde dans lequel nous évoluons. C’est ainsi que Marx dira haut et fort : « Je ne suis pas marxiste ! » Enfin, la dernière affirmation de Marx n’a plus besoin d’être discutée. Quelques lignes plus loin, Marx montre, à la fois, l’inéluctabilité de la production capitaliste et l’inéluctabilité du dépassement de celle-ci. « Dans toutes les autres sphères, (ndlr : dans les pays où prévalent des rapports de type féodal) nous sommes […] affligés et par le développement de la production capitaliste, et aussi par le manque de ce développement », note-t-il.


2. Dans l’essentiel Manifeste du Parti communiste, publié à la veille de la révolution de 1848**, il y est aussi énoncé : « Toutes les classes qui, dans le passé, se sont emparées du pouvoir essayaient de consolider leur situation acquise en soumettant la société aux conditions qui leur assuraient leur revenu propre. » Ces conditions sont aussi celles dans laquelle, de nos jours, la bourgeoisie maintient mentalement et moralement les intellectuels qu’elle a formés et qu’elle continue de former. Marx évoquait, à ce sujet, la pensée de la classe dominante. Cher M. Attali, votre façon d’appréhender Marx, est celle du bourgeois qui exècre que l’on puisse voir en Marx autre chose qu’un brillant glossateur. Vous voilà donc parfaitement asservi, M. Attali. Mais, vous n’en avez cure : l’essentiel est que vous soyez respectueusement asservi. Bonne chance à vos élucubrations et brillez comme il vous plaira ! Grâce à nous tous, opprimés, exploités, affamés du bonheur, Marx a de beaux jours devant lui.

Lyon, le 4/05/2018.




* in : L'Humanité, n° 22422, vendredi 4 au dimanche 6/05/2018.

** Troisième révolution française, après celle de 1789 et celle de 1830. Elle se déroula à Paris du 22 au 25 février 1848, sous la direction politique des libéraux et des républicains. Elle consacre la fin de la Monarchie de Juillet et réinstaure la république - la Deuxième en l'occurrence. Lire à ce sujet l'indispensable Les luttes de classes en France 1848-1850 (Éditions sociales, 1967) de Karl Marx, précédé d'une introduction de F. Engels.





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