journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
MAI 2018
débats d'idée - champs libre
Antisémitisme et islamophobie : la République en péril ?
par Michel S

"Le Monde" du 27 avril relance le débat autour d'un nouvel antisémitisme. Quelques jours plus tôt, une tribune signée par 301 personnalités nationales s'alarmait d'une supposée montée de l'antisémitisme musulman dans nos banlieues. En réponse à cette initiative, 30 imams français "indignés", protestant contre le procès intenté à l'endroit d'une religion et de ses adeptes, affirmaient, pour leur part, leur profond attachement aux valeurs de la république. Antisémitisme et islamophobie ne seraient-ils pas les reflets déformés et monstrueux d'un état social accablant ?

Le Monde du 27 avril relance, à travers trois voire quatre articles*, le débat autour d'un supposé nouvel antisémitisme. Nous estimons, pour notre part, qu'il a toujours existé. Inutile de remonter trop loin dans l'Histoire. Ainsi, dans l'introduction à la republication française de La Question juive (1843) de Karl Marx, datée de 1968, Robert Mandrou écrivit : "Une actualité inquiétante - la renaissance de l'antisémitisme français depuis la guerre des Six-Jours en juin 1967 - vient d'inciter les responsables de l'éditeur 10/18 (Christian Bourgois) à rééditer un ouvrage, mal connu, du jeune Marx". À vrai dire, le conflit israélo-palestinien, hier comme aujourd'hui, constitue l'un des facteurs bouillants de fomentation des vieux démons. Toutefois, là où les phénomènes se compliquent, c'est le fait que l'on puisse soupçonner, à présent, sous la critique ou l'hostilité à la politique des dirigeants de l'état israélien, des formes avérées d'antisémitisme. Il est vrai que l'on a vu, au Maghreb comme dans certains pays anciennement socialistes de l'Europe de l'Est, s'ériger de faux-procès pour "accointance avec une puissance étrangère", ceci afin d'éliminer des opposants d'origine juive, qui, au demeurant, avaient exprimé leur non-adhésion aux thèses du sionisme en général. L'amalgame fonctionne dans tous les sens. Ce qui, naturellement, exige de chacun de nous, en France, vigilance et fermeté en rapport avec nos principes républicains. Quant aux préjugés à l'endroit des juifs, ils sont naturellement abondants. Peut-on parler systématiquement, à ce sujet, d'antisémitisme ? Que sont donc les préjugés ? Des opinions fondées sur des stéréotypes usés jusqu'à la corde. Et, pourtant, ceux-ci sont régulièrement propagés... Insensiblement, ces stéréotypes se transmettent de générations en générations. Ils s'alimentent, au fil des siècles, de mythes fallacieux. Car, à les jauger au scalpel d'une analyse historique et sociologique méticuleuse, ceux-ci s'effondreraient comme un château de cartes. Or, précisément, la force des préjugés tient au fait qu'ils deviennent communément partagés et admis. Alors, qu'ils ne sont le fruit d'aucune démonstration rigoureuse. La puissance du préjugé peut même influencer celui qu'on préjuge. Il faut donc détruire, en nous tous, la part d'imagerie que pourrait alimenter l'idée d'un juif tout aussi invisible qu'invulnérable. La Shoah l'aurait d'ailleurs renforcé. Désormais, son omniprésence discrète, à tous les niveaux, et, partout dans le monde, dans l'expression parfaite d'une solidarité infaillible, conforterait un pouvoir immense, surmultiplié par l'existence et le développement, depuis 1948, de l'État d'Israël. Pourtant, à l'évidence, Israël n'est surtout pas l'État des juifs, ni non plus l'État juif. Dans tous les pays, des juifs agissent en citoyens conséquents. Aussi, se fâchent-ils, lorsque vous évoquez leurs antécédents confessionnels. Réaction logique : la judaïté est affaire de cœur et de culture, tandis que la citoyenneté procède d'une réalité historique. Mais, cette réalité-là, vérifiable et mesurable, qui peut donc l'enseigner ? Des professeurs et des éducateurs compétents et conscients du rôle qu'ils doivent jouer. Or, république, pédagogie et laïcité ne peuvent vivre s'ils ne prennent pas en compte les transformations que le monde enregistre. Si république, pédagogie et laïcité doivent vivre concrètement, pour tous et pour toutes, et, sans distinctions sociales, elles doivent être aussi en étroite correspondance avec les problèmes, les interrogations et les aspirations des jeunes générations. En bien des cas, il s'agit d'abroger l'idée reçue pour explorer la réalité dans sa dimension autrement plus complexe. Que faut-il apprendre, en effet, à l'endroit des juifs et de l'histoire d'Israël ? Que faut-il connaître, à présent, de l'Islam et des musulmans ? Il faut donc étudier, comprendre et enseigner. C'est une règle d'or de nos principes républicains. Ignorance et barbarie sont sœurs jumelles.

Le récent appel de 30 imams "indignés" l'énonce à sa façon. Ainsi, déclarent-ils, à l'endroit de ceux qui veulent instituer l'idée qu'une religion serait incompatible avec les valeurs républicaines : "Cette idée qui voudrait que l'islam soit génétiquement opposé à l'Occident et qu'il est invinciblement incompatible avec les valeurs de la République est précisément celle qui fait des ravages chez toute une jeunesse ignare, sans culture religieuse." Or, durant des siècles, c'est encore le refrain de l'inconciliabilité qui était proféré à l'égard des juifs, à qui l'on refusait toute citoyenneté et que l'on maintenait dans le ghetto. Dans toute l'Europe, il en fut longtemps ainsi. En 1895, naquit alors Der Judenstaat (L'État des juifs) rédigé par Theodor Herzl. La genèse du sionisme se tenait dans cet ouvrage. Les signataires d'une tribune contre l'antisémitisme - ils étaient 301 - au "Parisien libéré", ce 22 avril 2018, l'ont curieusement oublié. Comme ils ont omis que les pays d'islam avait jadis, au moment de l'Inquisition catholique en Espagne (1478), accueilli les juifs. Comme ils ont gommé le fait que les pogroms** en Russie orthodoxe, à la fin du XIXe siècle, la Shoah décrétée par les autorités nazies et les lois sur le statut des Juifs de 1940-41 en France, ne sont pas à mettre au passif des musulmans. Ils dénoncent, à présent, un antisémitisme musulman. Paradoxalement, cet antisémitisme se nourrit d'un argumentaire éculé, digne des poncifs du vieux nationalisme français d'un Drumont ou d'un Maurras. Il ne s'agirait donc pas d'un antisémitisme spécifiquement fabriqué par d'éventuels penseurs d'origine musulmane. On pourrait, par ailleurs - c'est confondant ! -, établir un bilan symétrique chez nos 301 du "Parisien" : la rancœur exprimée à l'égard de l'islam s'engave, et, sans l'ombre d'une probité, des vieilles antiennes de l'extrême-droite chauvine et rétrograde ! Cette extrême-droite, que l'on a connue comme franchement judéophobe, est soutenue, désormais, par une fraction de l'opinion juive dans son islamophobie tenace !


Quant à nos imams évoqués plus haut - on sent d'ailleurs chez eux une forme de douleur -, ils affirment, plus loin, ceci : "Le phénomène Daech (État islamique) est un indicateur. [...] Rien au fond n'a changé dans la vie de cette jeunesse, réfractaire à toute institution y compris religieuse, parce que perçue à ses yeux comme procédant du système, celui des dominants. [...] Le mal est donc plus profond. [...] Les imams seuls ne peuvent donner la solution. Ils sont confrontés à de nouvelles formes de religiosité que leur formation religieuse n'a pas prévues." Ainsi, reconnaissent-ils clairement leurs limites face à une situation que l'on ne saurait minimiser à une exégèse religieuse. Ici, surgit le fait que l'islamisme radical, loin d'être le simple "retour vers des origines" - celui-ci serait d'ailleurs introuvable -, est plus justement la projection messianique d'un néo-conservatisme religieux offensif, à caractère globalisant et totalitaire. Un attaché de presse de l'EI à Raqqa expliquait, il y a quelques années, ceci : "Nous ne renvoyons pas les gens au temps des pigeons voyageurs. Au contraire, nous profiterons des nouveaux développements. Mais dans un sens qui ne soit pas contraire à la religion." Ce radicalisme réfute la démocratie politique, en tant que conception occidentale, et instaure, en lieu et place, la Loi islamique, seule expression de Dieu sur terre. Il articule un discours, à partir d'un texte que leurs chefs spirituels connaissent parfaitement, mais qu'ils dispensent de manière partielle et partiale à leurs jeunes adeptes, et, pour lequel, toute contextualisation est prohibée comme impie. Ce que Dieu aurait prononcé, il l'aurait prononcé, en tous lieux et en toutes époques. En réalité, ils prétendent réactiver un message qu'ils reprochent à leurs aînés d'avoir gravé dans le marbre. Selon eux, l'Islam doit être celui du Prophète : il faut donc partir en croisade et convertir. Les souffrances et la détresse des peuples arabo-musulmans ne peuvent être expurgées qu'à ce prix-là : leurs dirigeants ayant abdiqué, ils ont été enchaînés à un ordre qui n'est pas le leur. La faillite des nationalismes est d'avoir précisément rétréci la révolution à son cadre étroit, celui des frontières fixées par l'impérialisme occidental. En second lieu, les nationalistes, eux-mêmes inféodés à l'esprit occidental, en avaient adopté leurs structures politiques. Voilà le raisonnement que nos imams français ne pouvaient sûrement pas concevoir ! Évidemment, la propagande de l'EI a sa faille : comment faire une politique authentiquement musulmane à la place de Dieu ? Il n'empêche que ce qui est au cœur du projet islamiste, c'est la naissance d'un homme nouveau, une transformation d'ordre anthropologique***. Comme avaient voulu l'être les deux totalitarismes, le fascisme italien ou le nazisme allemand ; comme désiraient l'être les deux tentatives utopiques - nous utilisons ce terme dans un sens positif - du siècle passé, le communisme soviétique, à l'échelle d'un bonheur humain, et le sionisme, à l'échelle d'un bonheur juif****. Or, à sa naissance, le sionisme - il n'avait pas encore pris ce nom ! - désorienta la majorité des rabbins et des théologiens juifs qui, ne s'attendant pas à ce projet, s'exclamèrent : "Quelle mouche a donc piqué Theodor Herzl ? Il n'est pas comme d'habitude !" Évitons ici les analogies ou les comparaisons historiques. Du reste, le djihadisme, traduction armée du salafisme, constitue, par maints aspects, un phénomène unique dans l'Histoire contemporaine. Constatons cependant que discrimination et injustice produisent des occurrences déplorables. Il faudra donc des moyens et un travail de terrain formidable pour endiguer, en France, la progression d'une telle idéologie. On ne pourra le faire sur le seul terrain de l'Islam. En ce sens, nos 30 imams sont profondément clairvoyants.

D'un autre côté, ce n'est pas fortuit, Le Monde du même jour, publie en première l'annonce du rapport sur les banlieues, dû à Jean-Louis Borloo, ancien ministre de la Ville. Le constat est accablant. Que déclare notre chargé de mission ? "J'ai aussi essayé de comprendre pourquoi la France figure dernière des pays de l'OCDE sur la question de l'illettrisme. Mêmes classements déplorables sur l'emploi des jeunes, les fractures territoriales et sociales. Dans ce pays qui a soif d'égalité [...] comment en arrive-t-on à une situation où le système ne fait que monter une France contre une autre ?"

Antisémitisme et islamophobie ne sont que les reflets déformés et monstrueux de cet état des lieux dressé par notre ancien ministre. Ailleurs, Jean-Louis Borloo explique, consterné : "Il y a une élite technocratique avec une vision consanguine. Des gens individuellement exceptionnels, mais qui, en groupe, sont non fertilisés. [...] C'est le drame de l'entre-soi." Ne sont-ce pas, là encore, pesanteurs d'un autre âge, celle d'une France de la croissance à deux chiffres, du plein-emploi et de l'économie réduite à son cadre hexagonal ? L'individualisme des élites, et, plus encore, leur servilité à l'endroit du monde des affaires, frappe par l'inconscience qu'elle étale, alors qu'il faudrait agir vite et au plus près des citoyens. Autrement dit, transcrire, dans les faits, les postulats républicains : liberté, égalité, fraternité. Car, si la République n'est pas la voix et le bien-être de tous ses citoyens, que signifierait donc la République ? Qui pourrait encore croire à la République ?



Le 29/04/2018.

S.M.



* Le Monde, 27/04/2018. "Mobilisation contre l'antisémitisme" (Allemagne, Th. Wieder), p. 5 - "Antisémitisme : les préjugés ont la peau dure" (C. Chambaud) - "Un ouvrage suscite une vive controverse", (M.-O. Bherer) p. 10.

** Le terme russe désigne un massacre et un pillage perpétrés par une partie d'une population à l'égard d'une autre. Le mot a fini par indiquer essentiellement les attaques dirigées conre les villages juifs. Lire : Anti-Jewish Violence in Modern Russian History, Cambridge UP, 1992.

*** Nous refusons le terme de "révolution" - que l'auteur met d'ailleurs soigneusement entre guillemets - employé par l'historien Emilio Gentile dans Il Fascismo. Storia e interpretazione. Nous le croyons susceptible de servir une conception conservatrice du phénomène révolutionnaire. Nous pensons, au contraire, qu'une authentique révolution humaine suppose le plein épanouissement de l'individu, de ses facultés de création et de pensée dans une société libérée de l'exploitation de l'homme par l'homme. On a encore vu plus récemment l'anthropologue franco-américain Scott Atran utiliser le concept de révolution à l'endroit du monstre Daesh (État islamique) : lire son ouvrage, L'État islamique est une révolution. Éditions Les Liens qui Libèrent. 2016.

**** Karl Marx évoquait, dans L'Idéologie allemande, la progression d' "un chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins" ; le principe des kibutsim (villages agricoles collectifs en Israël) fonctionne sur le principe de "chacun selon ses possibilités, à chacun autant que son voisin."


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