journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
AVRIL 2018
polyculture
Notre enfant/Una especie de familia (2017, Diego Lerman)
par Michel S

Avec "Notre enfant" (2017), l'Argentin Diego Lerman adopte, à nouveau, le versant féminin, se plaçant du côté de ceux qui subissent. Le réalisateur choisit surtout de raconter, le plus intelligemment possible, un monde injuste, à partir de son point périphérique, là où l'être souffrant et fragilisé "proposerait des spectres émotionnels et intuitifs plus larges." (D. Lerman).

Grâce à la location d’un projecteur, l'Argentin Diego Lerman découvrit l'attendrissant Ballon rouge d'Albert Lamorisse, Prix Louis-Delluc 1956. Ce film lui insuffla-t-il la soif d’être, à son tour, réalisateur ? Songeait-il à cette œuvre lorsqu'il composa le personnage de Matías, l'enfant qui doit surmonter le choc de la violence et de la terreur qu'instaure un père à l'endroit d’une mère (Refugiado, 2014) ? La femme était, dans cette œuvre, au premier plan, et l'enfant tout autant. Avec Una especie de familia - titre traduisant l’idée de famille en formation - Lerman aborde, une fois encore, le thème de la maternité. Toutefois, le dernier-né de Diego serait plutôt l'antithèse de Refugiado. Enfin, le réalisateur a désormais adopté un style : il excelle, simultanément, dans le road movie catalyseur et le thriller imprévisible. Rien n’est gratuit cependant : l’expérience vécue par les protagonistes - voyage intérieur également – doit s’appréhender comme source d’instabilité et de questionnement pour le spectateur. C'était déjà ainsi pour Tan de repente, son premier film (en noir et blanc), récompensé d’un Léopard d’argent à Locarno en 2002. Et, l'audace du sujet - l'homosexualité - l'était autant que celui de La mirada invisible/L'œil invisible (2010), d'après le roman Sciences morales de Martín Kohan, prisme illustratif d'une société où l'art de la domestication des cerveaux, du contrôle obsédant, de la fausse morale et de la pudibonderie finissaient par anéantir maîtres et surveillants, flétrissant, sans nulle mansuétude, innocence et virginité. D'un tel système, la femme, María Teresa en l'occurrence, maintenue dans la servitude, l'ignorance et l'effroi, en devenait la victime expiatoire. Lerman adopte, en effet, et, sans a priori, le versant féminin, se situant du côté de ceux qui subissent, comme la multitude la plus humble de son peuple, celle que l'on trahit, que l'on massacre et que l'on vend au plus offrant. On voudra voir une parabole - une encore dira-t-on ! Plus vraisemblablement, le réalisateur argentin choisit surtout de raconter un monde injuste, à partir de son point périphérique, là où l’être souffrant et fragilisé « proposerait des spectres émotionnels et intuitifs plus larges. » (D. Lerman).


Notre enfant est, pour sa part, la "fuite en avant d'une mère et de son fils. Et comment le regard du futur petit homme évolue. À partir du récit très émouvant d'une amie qui avait adopté un enfant, j'ai voulu imaginer le chemin inverse (du précédent) : celui d'une mère (Malena) qui veut fonder un foyer. Mes investigations m'ont conduit dans le territoire âpre de l'adoption, dans la province pauvre de Misiones, à la frontière avec le Brésil. C'est un film politique, car le problème de fond est que si ces femmes sont prêtes à monnayer leur enfant, c'est parce qu'au-delà de l'interdiction de l'avortement qui est pure hypocrisie, elles n'en ont simplement pas les moyens. L'Etat est complètement absent, chacun est livré à lui-même et à la loi du marché, qui fait varier le prix d'un enfant en fonction de l'offre et de la demande", nous confie Diego Lerman.


Un récit sensible et courageux à l'image d'un cinéaste engagé.

S.M.

Sortie en France : 18/04/2018.

Voir dossier de presse : media.potemkine.


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