journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
MARS 2018
la pierre qui flotte
Nâzim Hikmet : Exil, quand tu nous tiens...
par Michel S

Moi un homme
moi Nâzim Hikmet poète turc moi
ferveur des pieds à la tête combat
rien qu'espoir, moi


"Car, en fait, il s'agit de savoir si même nos mots les plus justes et nos cris les plus réussis ne sont pas privés de sens, si le langage n'exprime pas, pour finir, la solitude définitive de l'homme dans un monde muet." (A. Camus)


Inutile de présenter Nâzim Hikmet. Aux temps d'à présent, où l'à-présent se confond avec le passé, où maintenant oublie hier, où l'aujourd'hui s'abreuve du poison d'autrefois, aux temps d'à présent, disais-je, le poète de Salonique serait d'un infini secours. Le fraternel, le tendre, l'amical Nâzim. Son prénom est une clef : ne l'égarez point !

Je déteste vos catégories et vos expressions : pardonnez-moi, gens de pouvoir et d'information. Des frères humains en détresse ne sont pas des étrangers. Toute terre est un refuge et s'ils sont ici c'est qu'ailleurs, c'est-à-dire là où ils sont nés et ont grandi, ils en ont été chassés. Ils ne seront étrangers que si nous leur sommes étrangers. Ainsi, l'exil sera une terrible épreuve. Car, c'est déjà un dur métier que l'exil. Nâzim l'écrivait justement.

Pourquoi donc brimer l'exil ? Le réduire à cette image : une traversée périlleuse dans les cales d'une embarcation sordide ? L'exil est une terrible histoire de cœur. Nul besoin de migrer pour se sentir en exil. L'altérité est en exil depuis des décennies. Ce monde n'est plus celui des hommes : une cohorte d'esclaves fulminants gémissent pour réclamer que d'autres esclaves aillent vivre et dormir sous d'autres cieux, c'est-à-dire nulle part. Les batailles d'esclaves occupent les journées de ceux qui régentent le désordre. Or, les esclaves ne se déchirent pas entre eux ; leur solidarité est indispensable s'ils veulent survivre. Alors, peut-être, pourront-ils mettre fin à leur égale servitude. Il n'y aura plus d'exil, il y aura un monde immense pour des hommes immenses. Il y aura la bonté.


Ce pays qui ressemble à la tête d'une jument

Venue au grand galop de l'Asie lointaine

Pour se tremper dans la Méditerranée,

ce pays est le nôtre.

Poignets en sang, dents serrées, pieds nus,

Une terre semblable à un tapis de soie,

cet enfer, ce paradis est le nôtre.

Que les portes se ferment qui sont celles des autres,

Qu'elles se ferment à jamais,

Que les hommes cessent d'être les esclaves des hommes,

cet appel est le nôtre.

Vivre comme un arbre, seul et libre,

Vivre en frères comme les arbres d'une forêt,

cette attente est la nôtre.

(N. Hikmet, 1948)



La fraternité jaillit comme l'eau d'une fontaine. La terre en sera immergée et rafraîchie. Je t'ai ouvert la porte, t'ai tendu la main et tu m'as embrassé, promis monts et merveilles et tout un monde inconnu.


Donne-moi ta main, camarade,

Toi qui viens d'un pays

Où les hommes sont beaux,

Donne-moi ta main, camarade,

J'ai cinq doigts, moi aussi,

On peut se croire égaux.

(
C. Nougaro, Bidonville).



Je récite, à la suite, la promesse qui m'éclaire.

En dépit de mon malheur, et de ma drôle de langue

Qu'il t'a fallu apprendre.

En dépit de tout, de nos vicissitudes,

de nos faiblesses, et des vôtres,

Tu es mon frère.

En dépit de ta langue, si drôle,

Que je ne comprends guère.

Tu es moi : tu marches, tu respires, tu pleures, tu ris, tu souffres.

Tu es homme, enfant, femme, amour.

Tu es moi : ta souffrance me tue.

Je vous reconnais tous. J'ai simplement oublié vos noms.

Pourquoi les citerais-je tous ?

Ashanti, Azandé, Bafang, Bakongo, Bambara,

Batéké,

Diawara, Dogon, Haoussa, Hutu, Igbo,

Kavango, Kikuyu, Kurumba, Lemba, Maasaï

Malinké,

Mambila, Mandingues, Massa, Mbundu, Myinè,

Nafana,

Peuls, Pygmées...

Vous êtes si différents et si semblables !

Excusez mon ignorance et d'en annuler tant d'autres.

J'ai évoqué un continent.

Au Levant, la terre saigne, nul n'en est épargné.

Abbassides et Omeyyades vos Cités détruites,

Lumières méprisées et insultées,

Peuples en lambeaux émiettés et diasporisés.

Guerres immondes

Pour une paix incertaine.

Un mensonge.

Les voici en exil.

Comment ne pas entendre leurs voix ?



Hikmet, à nouveau, je t'invoque, souveraine parole. Bientôt à Alep, Damas, Homs, Gaza ou Rafah, j'entrerai dans une ville/pour me promener dans ses rues/pour échanger des saluts avec ses hommes/mais il n'y a(ura) plus de rues pour y errer/il n'y a(ura) plus personne pour répondre à mon salut... (Poème de 1963).



Mes frères - frères d'Hikmet - je vous implore. Me faut-il vous chanter ses vers ?

Mes frères

En dépit de mes cheveux blonds

Je suis asiatique

En dépit de mes yeux bleus

Je suis africain

Chez moi, là-bas, les arbres n'ont pas d'ombre à leur pied.


Le 12 mars 2018.

misha.


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