journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
MARS 2018
polyculture
Femmes entre elles, femmes en fuite (2)
par Michel S

Journée internationale des droits de la femme, le 8 mars suscite traditionnellement de multiples initiatives politiques, culturelles ou artistiques. Arte programme donc, le 7 mars, Suzanne (2013) de Katell Quillévéré (20 h 55) et Une femme iranienne (2011) de Negar Azarbayjani (23 h 20). Nous avons aimé ce dernier film. Un coup de cœur qui, nous l'espérons, sera également le vôtre. Enfin, nous reviendrons brièvement sur deux réalisations remarquables, désormais connues, pour lesquelles nous continuerons de militer régulièrement : Ixcanul (2014) de Jayro Bustamante et Les Silences du palais (1994) de Moufida Tlatli, évoqués, l'an passé, lors d'une rétrospective sur le cinéma des femmes entre elles.

Fuir absolument, fuir sûrement, fuir toujours
Fuir pour trouver autre chose, mais quoi ?

Facing Mirrors, que le distributeur a modifié bien malheureusement en Une femme iranienne, pratique l'art de la transgression et du contournement avec une adresse remarquable. Le film de Negar Azarbaijany aborde, sans provocation et sans discours - comment le pourrait-il ici ? -, la question des genres avec le plus grand sérieux et sans se départir d'une authentique sensibilité. En outre, il nous prémunira des préjugés courants qui affecte notre vision des cultures extra-européennes. Rana (Shayesteh Irani) exerce, contre toute attente, la profession de conducteur de taxi. Criblé de dettes qu'il ne rembourse plus normalement, Sadegh, son époux, est incarcéré à la prison centrale de Téhéran. Il faut donc survivre et élever un garçon qui se nourrit des rêves d'une enfance choyée. La vie réserve cependant son lot de surprises : Rana prend, dans l'urgence, un(e) client(e) mystérieux(se). C'est Eddie/Adineh (Qazal Shakeri) - le spectateur a été instruit : elle veut échapper à un mariage forcé - qui désire, pour la somme incroyable du million de tomans, être acheminé(e) à Kojoor, dans la province de Mazandaran, au Nord de l'Iran. Plus tard, Rana découvre, horrifiée, sa nature androgyne et son désir d'être opéré(e).* L'émoi de Rana est telle qu'elle négligera les règles de conduite indispensables. L'accident aura pour conséquence d'ouvrir, non sans quelque malice, une nouvelle phase du récit (Rana n'a pas échoué chez "Godzilla et son parc d'attractions", mais dans un hôpital). Auparavant, comme pour Taxi Téhéran de Jafar Panahi, le taxi aura, néanmoins, occupé la place d'un espace idéal où se sont exercées la libération de la parole et l'affranchissement des interdits. Facing Mirrors brille cependant par sa capacité à maintenir la distance et transmettre l'humour discrètement désespéré d'Eddie. Le film adopte une structure narrative d'une très grande souplesse, débouchant sur une résolution logique dans laquelle primera, en dépit des a priori et des mentalités courantes, l'intelligence des cœurs. Eddie/Adineh est sincère, pourquoi accroître son état de solitude et d'indignité ? Certes, son altérité déroute. Est-elle si différente pourtant qu'elle ne puisse aimer et vivre comme chacun d'entre nous ? Mérite-t-elle réprobation et haine alors qu'elle détient en elle le secret d'une générosité et d'un désintéressement réels ? Rana, en femme indépendante et en musulmane ayant le vrai sens des valeurs, accepte de ne pas comprendre et d'être guidée par sa seule bonté. Facing Mirrors a le mérite de ne jeter l'opprobre sur aucun de ses protagonistes.


De projet de fuite et de mariage combiné, il en est encore question avec le premier film du réalisateur guatemaltèque, Jayro Bustamante. Sorti sur les écrans français, fin novembre 2015, Ixcanul a beaucoup impressionné le Jury de la Berlinale qui lui a octroyé un Ours d'argent. À vrai dire, le contexte demeure largement méconnu. Il faut toutefois se méfier. En situant son récit dans un univers dépaysant et enclavé, le cinéaste ne prétendait nullement renseigner sur une réalité particulière : celle relative à l'exploitation éhontée des peuples indo-américains dans le cadre de la division capitaliste de l'économie mondiale. "Le film est inspiré de l'histoire de la vraie María (María Mercedes Coroy)", déclare Jayro. Il la tient de sa mère, médecin vaccinant les populations mayas sur les hautes terres centrales du Guatemala. María, adolescente de 17 ans, fille de paysans ne parlant que le dialecte kaqchiquel, nous apparaît, dès la séquence d'introduction. Elle aspire l'image tout entière de sa physionomie impassible : un masque d'idole ! On croirait assister à la préparation d'une cérémonie de mariage d'une souveraine, avant l'effondrement définitif. En vérité, la jeune femme est comme le volcan Ixcanul autour duquel survit sa famille, misérables campesinos d'une plantation de café, privés d'eau courante et d'électricité. On aura compris : Ixcanul est allégorique et diablement féministe. Toutefois, s'il provoque tant d'émerveillement, c'est surtout parce qu'il transfigure la plaidoyer méritoire en conte fantastique dans lequel la magie des lieux et la spiritualité d'une civilisation condamnée surgissent dans leur grandeur tragique et élémentaire. "Nous savions, dès le début, que le film serait une dénonciation de ce qui se passe au Guatemala, mais ne voulions pas qu'il ait la forme d'un pamphlet. [...] Sur chaque lieu filmé, nous avons cherché la carte postale afin de ne pas en prendre cette direction", affirme le réalisateur. On peut toujours, et, à juste raison, percevoir, à travers Ixcanul, un témoignage vibrant sur la condition féminine et la souffrance des minorités indiennes; mais ce qui prime, avant tout, c'est la beauté d'un récit. L'interprétation de la jeune Coroy et la photographie ample et lumineuse de Luis Armando Arteaga y contribuent pleinement.

 

Évoquer un film et en établir une synthèse essentielle, de celle qui incitera le spectateur à en goûter l'éventuelle poésie, et, à en ressentir, à votre suite, le trouble et l'émotion qui vous plonge dans les secrets des âmes, est un dur labeur, parfois même une manœuvre dérisoire. Décrire, en lignes nombreuses ou pas, Les Silences du palais (1994) de la Tunisienne Moufida Tlatli c'est en caresser pauvrement l'écorce. Avouer y renoncer, c'est défaillir courageusement; concéder, en fait, combien ce film vous plonge dans le labyrinthe de vos sentiments diffus, complexes, infiniment contradictoires. Marcel Proust écrivait, à propos de Bergotte, que l'artiste le plus accompli serait celui qui parviendrait à être ce qu'il fut dans son œuvre : le miroir d'une époque. Les Silences du palais est un film proustien : "Bouquet de jasmin, je te hume/ Bouquet de roses, je le mettrai sur tes yeux", décline la chanson. Splendeur des salons enflammés par la nouba, le 'ud brillant et la silhouette sensuelle des femmes qui se déhanchent, où vous trouveriez-vous ? Escaliers en marbre, déclivité insinuante vers une cour fantasmée, où vous trouveriez-vous, sinon qu'en souvenirs brouillés ? Que ces Silences du palais soit situé en Tunisie - rétroactivement, celle du protectorat**, et, actuellement, celle de l'après-indépendance - a beau contenir son poids de significations, il ne nous révélera rien de déterminant. La beauté des Silences du palais - Samt al-Qusur - est insaisissable, comme ce passé et cette traîtreuse mémoire qui glisse, et, dont les fragments illusoires qui s'imprègnent, seraient l'unique source de l'exaltation sincère. Des éclats de verre ou la fascination d'un monde consolé, à l'aune d'un spleen récurrent (al-hûnyn 'iilaa almadi) - comme Alya (Ghalia Lacroix), lissant son miroir dans les pièces d'un palais beylical dont il ne reste que les vestiges et qui, par la grâce du cinéma, revoit ses traits d'adolescente insoumise (Hend Sabri). Que sont les silences que pourchasse Alya, elle, qui, naguère, choisit de fuir ce huis clos trompeur pour n'être plus, telle Khadidja (Amel Hedhili), sa mère, l'esclave du Prince*** ? "Je veux mon indépendance ('urid û aistiqlâliûn) !", proclame celle-ci. "Tais-toi, ce mot mène à la potence !", lui rétorque l'homme, alors que gronde, au-dehors, le tumulte des manifestations nationalistes. Alya, bravant l'interdit, le jour même où la Tunisie se libérait du colonialisme français. À l'évidence, on ne saurait négliger ce que détiennent en creux les silences du Palais : la violence des rapports de classes, l'existence du harem, les scandales étouffés et les amours occultes. Toutes servitudes dégradantes qui contraignent Khadidja à l'avortement. "Chaque avortement est une douleur, c'est une partie de moi qui s'en va", répond, comme en écho, et, au temps présent, Alya, la chanteuse ratée - c'est elle qui le dit, et on ne la croit pas. Alya que Lotfi (Sami Bouajila) ne veut point épouser, et, à laquelle il refuse les bonheurs de la maternité. La morosité d'Alya, sa mélancolie trouvent donc ses racines dans la déception et l'impression réelle que, statut de la femme ou pas, les choses n'ont guère changé ici.**** Cependant, le film offre, tout autant, une lecture globale : l'amertume frappe la Tunisie entière, toutes classes confondues, tous sexes mêlés. Au-delà de ses qualités esthétiques indéniables, est-ce la raison pour laquelle Les Silences du palais obtint un large succès dans son pays d'origine ? "Quand j'étais enfant, expliquait Moufida Tlatli, on appelait la femme tunisienne la colonisée du colonisé. C'est en pensant à ma mère, et au non-dit qui a régné toute sa vie, que j'ai écrit ce scénario." Il y a toujours un peu de soi dans un film, c'est naturel.

 

S.M.


Une femme iranienne/Facing Mirrors. 102 minutes. Iran, 2011. Réalisation et scénario : Negar Azarbayjani. Production et scénographie : Fereshteh Taerpoor. Photographie : Turaj Mansuri. Montage : Sepideh Abdolvahab. Musique : Fardin Khalatbari. Interprétation : Qazal Shakeri (Eddie/Adineh), Shayesteh Irani (Rana), Homayoun Ershadi (Tolooyi, le père d'Adineh).

Ixcanul. 91 minutes. Guatemala, 2014. Réalisation et scénario : Jayro Bustamante. Photographie : Luis Armando Arteaga. Montage : César Díaz. Musique : Pascual Reyes. Décors : Pilar Peredo. Production : La Casa de Produccion/Tu Vas Voir (France). Interprétation : María Mercedes Coroy (María), María Telón (Juana), Manuel Antún (Manuel), Justo Lorenzo (Ignacio), Marvin Coroy (El Pepe).

Les Silences du palais. 127 minutes. Tunisie, 1994. Réalisation, scénario et montage : Moufida Tlatli. Adaptation et dialogues : Nouri Bouzid. Photographie : Youssef Ben Youssef. Musique : Anouar Brahem. Son : Gérard Rousseau, Fawzi Thabet. Décors : Claude Bennys. Maquillage : Fatma Jaziri. Production : Ahmed Bahaeddine Attia, Richard Magnien. Interprétation : Amel Hedhili (Khadidja), Ghalia Lacroix (Alya adulte), Hend Sabri (Alya adolescente), Sami Bouajila (Lotfi), Kamel Fazaa (le prince Sid'Ali), Bechir Feni (Le Bey), Najia Ouerghi (Khalti Hadda), Sonia Meddeb (La Jneina).


* C'est une lettre adressée par le Guide suprême, feu-l'Ayatollah Khomeini, à Maryam Khatoun Mulkara, militant(e) LGBT, qui se transforma en fatwa légalisant les opérations transsexuelles en Iran. On se trouve donc dans le cas inattendu d'une jurisprudence libérale en pays religieux conservateur. Reconnaissons cependant que la plupart des personnes qui y ont recours sont plutôt stigmatisées par leurs familles et la société en général. Voir article : la transsexualité : une loi libérale dans un pays conservateur.

** L'histoire de la Tunisie présente des particularités que nous croyons utile de rappeler. Le palais remémoré ici est celui du Bey - une forme de préfet sous l'Empire ottoman. Cette fonction devint primordiale, à partir de 1705, lorsque Hussein ibn Ali s'empara du pouvoir et devint, à ce titre, souverain héréditaire et absolu de la Tunisie. Il demeurait néanmoins sous la suzeraineté de la Sublime Porte. Sa dynastie régnera sur le pays jusqu'en 1957. Devançant les ambitions italiennes, la France qui entendait s'assurer la sécurité de l'Algérie, prit le contrôle de la Tunisie. Le descendant du premier Bey, Muhammad VI es-Sadok, signa les accords du Bardo (ou traité de Kassar Saïd, 12 mai 1881) qui plaçait le pays sous protectorat français. Après ce traité, les Bey continuèrent à résider dans la ville du même nom - une cité fortifiée dans laquelle se trouvaient palais, appartements royaux, sérail privé, casernes et École militaire, Hôtel de la Monnaie, souk etc. Ils y donnèrent toujours des audiences fastueuses. Au moment du traité, Jules Ferry, le propagateur de l'enseignement laïc et obligatoire, et, qui a jadis beaucoup laissé son nom ici, était alors Président du Conseil et fut un des promoteurs les plus ardents du colonialisme français. Les nationalistes du Néo-Destour de Habib Bourguiba poursuivirent le combat pour la libération du pays, inauguré dès 1920 par le Cheikh Abdelaziz Thaalbi, et, à la suite d'un mouvement d'une grande ampleur, aboutirent à l'indépendance totale (20 mars 1956). Devenu chef du gouvernement, Bourguiba proclama la déchéance de la monarchie et l'établissement de la République (25 juillet 1957).

*** "Dans les films du Maghreb, la question de l'espace clos prend tout son sens puisque mères et filles ont à s'y confiner ou à s'en écarter. L'opposition entre le dedans et le dehors est particulièrement parlante au cinéma : jeux de lumière et cadrage y créent à eux seuls l'intérieur et l'extérieur." (I. Kummer, CinémAction, n° 111, 2004, p. 115.)

**** "Si la Tunisie semble plus libérale en matière de législation féminine avec la mise en place du statut personnel en 1956 (égalité homme/femme, abolition de la polygamie et de la répudiation...), dans les faits, les traditions perdurent et n'autorisent pas vraiment l'émancipation promise." (C. Ghesselle, Le Grand Baz'art, blog, 2/02/2005.)


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