journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
MARS 2018
la pierre qui flotte
Humeurs de maçons
par Judith

Il se réjouissait de faire partie d'une société dans laquelle on pouvait devenir héroïque à peu de frais. Déposer un ticket de transport en commun encore valide sur une borne de métro était devenu un geste hors-la-loi. On pouvait, aujourd'hui, entrer dans la résistance pour peanuts, ce qui l'arrangeait bien finalement. Il n'avait pas beaucoup de temps à consacrer à une quelconque révolution mondiale en ce moment.

Suggestion de bande son pour lire ces textes : Gurdjieff - De Hartmann Vol 04 : Meditation et Violent femmes, album 1983.

7h37


Station Mermoz-Pinel
7h37
les minots boivent du coca à la canette
et tirent une dernière fois sur le mégot shiteux
avant le cours de français
les témoins de Jéhovah promettent
assidus
que
la délivrance est proche
dans mon casque
Gurdjieff-De Hartmann
200 mètres
avant la salle des profs.

Idrisse

Idrisse dit :"Madame, Si ça ne vous dérange pas, je préfère lire en marchant car, assis, je lis trop lentement."
Et, c'est vrai, il lit mieux en marchant.
Je lui dis que je connais (très bien) un écrivain qui écrit mieux debout aussi. Il comprend.
Intitulons ce texte : En lisant, en marchant, en écrivant.

Humeurs de maçons


Je vous prie de bien vouloir libérer S.B de sa journée de formation en maçonnerie dans votre entreprise, le mardi 3 avril 2018, car il sera membre éminent du jury d'un prix littéraire et représentera sa classe.

Je tends la lettre à S. qui me demande si le patron ne va pas penser qu'il se fout de sa tête.

On lui enverra les 7 recueils du prix Kowalski s'il a des doutes que je réponds.

Mais trêve de blabla (comme dirait Céline), l'heure a son importance, il faut préparer un argumentaire pour le jour de la délibération finale afin de défendre l'auteur choisi par la classe.

Un certain gars qui écrit sur les monstres, les chiens et les ombres (on ne sait pas trop si l'on a le droit de dévoiler son nom, alors on use de périphrases, ni vu ni connu j't'embrouille).

S. suggère :

PARCE QUE SON LIVRE DÉCHIRE SA RACE

mais se ravise aussitôt parce que vous voulez une phrase CHÂTIÉE, madame.

Oui, je veux du châtié, crénomdenom.

On peut dire qu'on aime parce que ça parle de trucs qui sortent du corps : le sang, les crachats, les glaviots, le vomi, le sperme, la salive.

Vous, vous dites, comment déjà, madame ?... Ah oui, LES HUMEURS DU CORPS.

Oui, je dis ça "Les humeurs du corps". C'est vrai. Ça me plait cette expression. Ils retiennent tout, les bougres.

Et puis, ça parle de bêtes aussi.

De la vie et de la mort.

On y est.

Les humeurs du corps, la vie, la mort, les bêtes.

GO.


Elle réceptionne les sentences de la CPE comme un boxeur à bout de force, son buste avale ses épaules. Elle ne réplique pas, ne rend pas les coups, ne regarde pas son fils.

Elle baisse la tête obstinément, fixe la table, ses mains, triture un kleenex.

La CPE lui parle comme à une petite fille qui comprend mal les choses. Cette femme dit des paroles creuses, des phrases vides, des mots extraits du guide "Agir sur le climat scolaire au collège et au lycée": stratégie d'équipe, justice scolaire, conseil de discipline, bienveillance et exigence, valeurs partagées, action restaurative, sanction éducative, Citoyenneté et puis, au fils Sais-tu au moins ce que tu veux faire de toi ? Il va falloir reprendre les choses en mains. Tu comprends ce que tu fais là ?

Issa sait l'humiliation qu'est en train de subir sa mère. Il enrage. Il continue d'enrager. De toute façon, depuis quelques mois, il n'est que rage. Ça lui est venu, il ne sait plus comment, ni quand précisément. Mais ça le tient, ça ne le lâche plus.

Je sens, à côté de moi, toute sa hargne momentanément contrainte dans l'espace tendu de son corps et de sa tête. Il se retient, pour sa mère, de ne pas tout saccager comme il l'a fait, en classe, l'autre jour. La table, les chaises, la photo de famille encadrée sur le bureau de la CPE, le règlement intérieur au mur, les profs, le lycée, sa putain de tête qui ne lui laisse aucun répit.

Elle, je voudrais la prendre dans mes bras, lui dire que je la comprends, qu'elle va y arriver avec son enfant, qu'il n'est qu'un adolescent comme beaucoup d'autres, un peu plus impulsif, un peu plus perdu, un peu plus apeuré, sans doute. Mais, en vérité, qu'est-ce que je comprends vraiment des ménages à 5h du matin, de sa vie de femme seule qui parle à peine le français, qui a élevé, longtemps, un petit garçon un peu turbulent mais gentil, et s'est retrouvée, un jour, soudainement, devant un grand corps d'homme taiseux et farouche.

Pendant l'entretien avec "l'équipe pédagogique", les regards de la mère et du fils ne se rencontrent jamais.

Je ne sais pas, moi-même, qui je suis en train de rencontrer, là. Quelle est ma place dans ce foutoir.

C'est la sonnerie de 13h30. 5e heure de cours. Je serre la main d'Issa et de sa mère.

Va savoir pourquoi c'est la chanson M'man d'Eddy Mitchell et ses paroles un peu candides qui crame ma tête tout le reste de la journée.



Barnabé, non, laisse faire ta sœur, d'abord. C'est elle qui met la carte bleue dans le distributeur. Après, toi, tu composeras le numéro, d'accord ? Allez, Joséphine. Tu introduis la carte dans la fente, là. Oui, c'est bien.... Voilà... Ah non, tu l'as mise à l'envers, regarde, ça ne peut pas fonctionner. Ce n'est pas grave, mon cœur. Recommence, tu vas la remettre correctement. Attends, je te montre... comme ça... voilà. C'est TRÈS bien, Joséphine. Non, Barnabé, attends, ne pousse pas ta sœur, ça va bientôt être ton tour. Non, Barnabé, ce n'est PAS BIEN. Tu fais mal à ta sœur. NON. Si ça continue, tu ne composeras pas le numéro comme je te l'ai promis... J'attends que tu te calmes... j'attends.... j'attends. Tu es calme ? C'est bien, mon cœur. A présent, tu peux composer les chiffres de la carte. Je te les dis à l'oreille.... Oui... voilà... oui... TRÈS BIEN, Barnabé... oui... Ah non ! Oh, tu t'es trompé... ce n'est pas grave, on va recommencer... tu appuies sur le C, là. Bien. On recommence... Oui....bien... oui.. et... OUI ! BRAVO, Barnabé ! Tu as vu Joséphine comme ton frère est grand ? Non, Joséphine, c'est maman qui récupère la carte. Toi, tu peux prendre les billets... Oui, Joséphine, tu as été très grande toi aussi. Bravo Joséphine. Je suis fière de vous deux. Oui, mon cœur. Oui, mon cœur. Oui, moi aussi je t'aime. Oui, Barnabé, on y va.

La mère croix-roussienne n'en a absolument rien à foutre de ta tête, elle est bien trop occupée à fabriquer consciencieusement de grands névrosés à vie, en toute impunité.

Vont-ils aller se faire exploser en Syrie ou ailleurs, à l'adolescence ? On ne sait.



Croix-Rousse. 20 février 2018.

Quand elle est passée devant moi, engoncée dans une couverture de survie couleur or en guise de linceul, j'ai juste eu le temps de reconnaître son petit visage chiffonné. Je jurerais y avoir vu un sourire.
C'est comme si elle avait voulu me faire un dernier signe avant de quitter l'immeuble dans son pauvre bivouac branlant au bout de l'échelle des pompiers.
La semaine précédente, nous avions encore plaisanté sur le monsieur du quartier qui confie à qui veut l'entendre que le buraliste est cocu.
Les badauds du trottoir levaient la tête vers nous dans la lumière bleue clignotante du camion rouge.

Ligne C3

Je me demande encore pourquoi,
hier, dans le bus C3,
j'ai suggéré à ce jeune homme au regard fou
qui demandait à son interlocuteur au téléphone
si son site en ligne vendait bien des armes à feu et des balles de 9mm
POUR TUER
de s'adresser,
peut-être,
à La Redoute.

Peanuts

Il se réjouissait de faire partie d'une société dans laquelle on pouvait devenir héroïque à peu de frais. Déposer un ticket de transport en commun encore valide sur une borne de métro était devenu un geste hors-la-loi. On pouvait, aujourd'hui, entrer dans la résistance pour peanuts, ce qui l'arrangeait bien finalement. Il n'avait pas beaucoup de temps à consacrer à une quelconque révolution mondiale en ce moment.

Photographies-polaroïds : J.Wiart (+ portrait : copyright@Frédérick Houdaer)



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